Blockchain et spectacle vivant : remettre l’imagination au pouvoir

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Publié le mardi 8 novembre 2016

Focus / Nov.

Annoncées comme la plus grande révolution informatique après l’émergence du Web, les technologies de blockchain, particulièrement adaptées à la gestion automatisée des droits de propriété intellectuelle sur Internet, ont aussi de nombreuses applications potentielles dans le domaine du spectacle vivant. Par Philippe Astor.

Crédits : (a)Kaley Dykstra

Le succès de la monnaie virtuelle Bitcoin [1] a suscité un intérêt soudain pour la technologie sous-jacente de "blockchain", jusque dans des cercles très éloignés du secteur bancaire ou financier, comme par exemple celui de la musique. En permettant d’émettre des certificats de propriété hautement sécurisés sur les réseaux numériques, avec des règles d’utilisation des actifs associés qui s’exécutent automatiquement, les technologies de blockchain intéressent au premier chef les détenteurs de propriété intellectuelle. De manière plus inattendue, elles ont aussi de nombreuses applications potentielles dans le domaine du spectacle vivant : en permettant par exemple de mettre en place, de manière autonome, des systèmes de paiement sans contact ou de contrôle des billets nominaux, mais aussi de reprendre en main le marché, parfois gris et même noir, de la revente de billets de spectacles sur Interne, ou tout simplement d’émettre et de distribuer des billets de concert électroniques de manière hautement sécurisée.


Comprendre la blockchain


La blockchain est le système qui permet à des ordinateurs d’administrer les transactions effectuées dans la crypto-monnaie Bitcoin sur Internet, indépendamment de toute autorité centrale (qu’elle soit bancaire, monétaire, financière ou étatique. C’est une base de données informatique distribuée) c’est-à-dire répliquée sur des milliers d’ordinateurs (dans laquelle est stockée une trace de toutes les transactions effectuées en bitcoins depuis l’origine). Elle indexe des blocs de transactions validées par le réseau Bitcoin qui s’enchaînent les uns aux autres, avec les adresses Bitcoin des parties engagées et les montants échangés.

Réputée inviolable et incorruptible, en raison de son caractère distribué et du recours à des techniques de chiffrement cryptographique, la blockchain permet d’établir l’état des provisions en bitcoins de chacun à chaque instant. C’est sur elle que repose toute la confiance dans le système Bitcoin. Traditionnellement, c’est la banque qui joue un rôle de "tiers de confiance" entre l’émetteur d’un paiement et son bénéficiaire. Avec la blockchain, plus besoin d’un "tiers" (qu’il s’agisse d’une banque ou d’une plateforme) pour assurer la confiance. Ce sont des milliers d’ordinateurs connectés en réseau qui s’en chargent (les "nœuds" du réseau Bitcoin, appelés "mineurs"), par le biais d’un processus dit "de consensus informatique distribué", qui exige d’eux d’effectuer des calculs extrêmement lourds, ce qui garantit la sûreté du système.


Gestion d’actifs numériques


Grâce à des "smart contracts ", ou contrats autocertifiés – des petits programmes qui permettent d’exécuter automatiquement sur une blockchain des processus beaucoup plus complexes qu’une simple transaction (par exemple les conditions d’un contrat entre deux parties) –, une blockchain peut servir de support à la gestion de transactions portant sur des actifs numériques autres que des devises virtuelles et ayant leur propre valeur. Ces actifs numériques sont alors administrés comme des "bitcoins augmentés", appelés "colored coins" (ou "jetons colorés"). Il peut s’agir de certificats de propriété portant sur des actions en bourse, mais également sur des chansons, ou des billets de concert.

Les jetons colorés administrés sur une blockchain intègrent ou font appel à toutes sortes de règles et de métadonnées. En matière de billetterie, elles peuvent stipuler qu’un billet de concert sera délivré sous forme de « jeton coloré » une fois le prix facial acquitté (il se matérialisera sous forme de QR Code sur le téléphone mobile de l’acheteur). Le billet ne pourra être revendu que sous forme de jeton sur la même blockchain, en application des règles fixées par l’émetteur dans son contrat autocertifié. Ces règles peuvent imposer une revente au prix facial. Elles peuvent aussi prévoir, de manière plus souple, qu’en cas de revente au-delà du prix facial, une partie de la plus-value réalisée par le vendeur sera reversée automatiquement à l’artiste ou au producteur.

Crédits : (a) Fré Sonneveld

Selon Peter Shiau, P-DG et cofondateur de la plateforme distribuée Blockstack.io, une start-up américaine qui offre des services de blockchain aux entreprises, l’inviolabilité de la blockchain, et la confiance dans l’exécution des règles fixées par les contrats auto-certifiés, permettraient aux producteurs de spectacles d’éliminer définitivement les "scalper" – qui envoient des robots logiciels acheter un maximum de billets de concert dès l’ouverture des billetteries en ligne, et les revendent sur le Web au delà de leur prix facial après avoir en partie asséché le marché. « Une blockchain permet d’assurer le transfert direct et sécurisé de billets entre particuliers. Ce qui va opposer le peer-to-peer au marché noir, et réduire le nombre de squatteurs qui achètent le plus de billets possible dans le seul but de les revendre plus cher », explique-t-il [2].


Une révolution « billettique »


Pour Alex Mizrahi, directeur opérationnel de Chromaway, un autre pionnier des services de blockchain aux entreprises, les technologies de blockchain permettent également de mettre en œuvre une tarification dynamique (yield management), c’est-à-dire de faire varier automatiquement le prix des billets en fonction de la demande, afin d’optimiser le remplissage des salles : « si un spectacle est très populaire, les gains supplémentaires iront à la salle ou à l’artiste plutôt que dans les poches des revendeurs », explique t-il.

Avant de révolutionner la billetterie, les technologies de blockchain révolutionnent en profondeur la « billettique », c’est-à-dire tous les moyens informatiques et électroniques qui servent à émettre des e-billets, en transférer la propriété, en vérifier l’intégrité et en contrôler l’usage. Au-delà de la sécurisation en amont de toute la chaîne billettique, les technologies de blockchain introduisent une nouvelle couche de services - du paiement pair à pair à la certification d’identité et d’intégrité ; du contrôle d’accès à la gestion automatisée d’actifs numériques - qui ajoutent une nouvelle dimension à la billetterie électronique.

Associés aux solutions de stockage distribué et hautement sécurisé de documents ou d’autres types de contenus qu’une blockchain permet déjà de mettre en œuvre – par exemple, des captations audio ou vidéo de concerts, sur des réseaux peer-to-peer de contributeurs rémunérés en crypto-monnaie pour le partage de leurs capacités de stockage -, les services de jetons colorés et de contrats autocertifiés permettent de concevoir des scénarios totalement inédits comme, par exemple, le fait d’associer un droit d’accès permanent à la captation audiovisuelle d’un spectacle à tout billet électronique émis sous forme de jeton coloré et ayant permis d’y assister. Un moyen comme un autre de prolonger la durée de vie du billet après le spectacle, en tant qu’actif toujours susceptible d’être valorisé et échangé.

Crédits : (a)Luis Llerena


Scénarios inédits


Émettre des billets de spectacles électroniques sur une blockchain donnerait plus de contrôle à la salle ou au promoteur sur sa billetterie, garantirait un certain degré de transparence dans les transactions, permettrait d’externaliser de nombreuses fonctions sans faire appel à des prestataires tiers (émission et suivi du billet, gestion des paiements, tarification dynamique, second marché, identification du porteur, vérification) et d’unifier les règles du jeu pour tous les points de vente. Une blockchain pourrait même servir à mettre en place du covoiturage collaboratif sur les festivals, et d’autres services autogérés du même type, en lien avec des systèmes de paiement sans contact, des applis mobiles dédiées et toutes sortes d’objets ou de bornes connectés.

Au-delà de l’impact qu’elles auront en matière de billettique ou de gestion des droits de propriété intellectuelle, les technologies de blockchain permettent surtout d’écrire de nouveaux scénarios inédits d’exploitation des ressources collectives et d’organisation de cette exploitation, sur des bases beaucoup plus autonomes et distribuées. Les maîtres mots : confiance, décentralisation, autogestion, autorégulation, coopération et émancipation. Tout un programme ! Il ne s’agit plus que de remettre l’imagination au pouvoir : concevoir de nouveaux scénarios, les tester, les expérimenter, les mettre en œuvre, en un mot oser.


Philippe ASTOR

[1] Le nom de la crypto-monnaie « Bitcoin » porte légitimement une majuscule, contrairement à ses devises virtuelles, qui répondent au nom commun de "bitcoins".

[2] Blockchain - The digital ledger used in Bitcoin also used for medicine, theme parks and ticketing ?, Byte Academy, 23 nov. 2015

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