Bruno Laforestrie : "aujourd’hui le hip-hop est une culture populaire majoritaire"

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Publié le mercredi 1er février 2017

Interview

Bruno LAFORESTRIE

Directeur de la radio Mouv’

« Si dans 50 ans, l’Académie française existe, je suis sûr qu’ils seront plusieurs rappeurs ou artistes issus de la culture hip-hop à y siéger ! »

Bruno Laforestrie est une personnalité incontournable du hip-hop en France. Il a dirigé la radio Générations de 1996 à 2012. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’édition de magazines musicaux, dont Radikal et Vibrations. Depuis 2002,il préside l’association Hip Hop Citoyens, à l’initiative notamment de la quinzaine du hip-hop « Paris Hip Hop ». Il intervient régulièrement auprès des institutions sur les questions de jeunesse et de culture. Depuis 2014, il dirige la radio Mouv’, destinée aux jeunes, du groupe Radio France.

>> Le site de Bruno Laforestrie


- Vous rencontrez le rap à travers l’aventure Générations. Vous pouvez nous raconter ?

J’ai vécu l’émergence de la scène rap française à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Pour moi, tout démarre avec la création en 1992-1993 d’E-FM Inter génération, qui deviendra par la suite Générations. C’est un projet initialement créé par mon père, docteur en psychologie, à l’hôpital gériatrique Charles Foix d’Ivry-sur-Seine. L’objectif était de faire dialoguer les personnes âgées avec les jeunes du coin. Ces derniers venaient d’Ivry et de Vitry principalement, le vivier d’où sortiront Idéal J, Kerry James, la Mafia K’1 Fry, le 113… Ils fréquentaient les locaux de la radio. Et très vite se sont montées les premières émissions dédiées au hip-hop, à la funk. Et Mark Bombattack a commencé à faire les premiers free styles à l’antenne, qui ont beaucoup marqué cette époque, avec Time Bomb, Oxmo et toute la scène de ces années-là. Seule Nova l’avait fait avant.

À partir de ce moment, je suis immergé au quotidien dans le rap et la culture hip-hop. Je m’investis également dans l’édition, entre autres, des magazines Radikal et Vibrations. Je prends ensuite la direction opérationnelle de la radio, qui devient Générations en 1996. Et j’y reste jusqu’en 2012. Jusqu’en 2002, c’était un projet associatif à vocation musicale, sociale et culturelle. Depuis toujours, l’artistique, le social et le culturel sont indissociables. C’est l’essence même de la culture hip-hop. À partir de 2002, Générations devient une radio commerciale, passant d’une demi-fréquence à une pleine fréquence. Entre 2002 et 2012, l’audience explose. La part de marché passe de 0,5% (environ 50 000 auditeurs) à plus de 250 000 auditeurs.

- Vous avez connu toutes les étapes du hip-hop en France. Comment analysez-vous son évolution ?

Le hip-hop a connu plusieurs phases en France. D’abord, une période d’émergence culturelle, spontanée, venue du terrain, de l’undergound, basée sur des performances artistiques dans la musique, la danse et le graffiti. Puis, à partir de la fin des années 1990, l’arrivée dans le secteur d’acteurs venus de la musique, mais de l’extérieur de la culture hip-hop, a amené une professionnalisation et un développement très fort. Le rap devient, comme les autres musiques, dominé par les major companies et les réseaux FM nationaux comme Skyrock. Avant 1998, le rap était un écosystème basé sur les indépendants, l’action culturelle et sociale. Après 1998, il devient un véritable marché commercial. Les chiffres de vente explosent, le nombre de signatures se multiplie, surtout en majors, qui deviennent centrales. Mais jusqu’à la fin des années 2000, le rap, bien qu’entré dans le système commercial, reste en marge. C’est un marché florissant, mais un peu à part. C’est le parent pauvre, ou plutôt le cousin que l’on invite au mariage mais dont on a honte.

- Aujourd’hui, les choses ont changé. Le hip-hop est-il un secteur économique à part entière ?

L’ancrage du rap s’est accompagné d’une maturation des acteurs. L’entrepreneuriat est une dimension très importante de la culture hip-hop. À la fin des années 2000, on a assisté à un double mouvement : une structuration des acteurs autour de leurs propres entreprises et une montée en puissance favorisée par l’émergence du numérique et des plateformes de streaming. La réalité de la bonne santé de la production et de la consommation de rap se traduit aujourd’hui dans les résultats du marché numérique. Tous les acteurs du marché se sont rendus compte que le rap occupait une place de choix dans les chiffres de consommation de musique en ligne. Dans les top 10 des plateformes en France, il y a toujours 3 ou 4 artistes rap. Depuis 2010, les acteurs du hip-hop sont de vrais professionnels incontournables. Après le premier âge underground, et le deuxième âge du compromis, on est entré dans un troisième âge, où les acteurs du hip-hop sont pleinement insérés dans l’industrie. Les artistes et leurs entourages professionnels peuvent désormais discuter avec les majors et les acteurs médiatiques comme dans n’importe quelle esthétique. Ils savent aussi bien négocier, et peut-être même mieux que les autres ! Et le succès est au rendez-vous. Peu d’artistes français de moins de 30 ans peuvent remplir Bercy, et ils sont plusieurs dans le rap à pouvoir le faire.

Autre aspect important, la culture hip-hop dépasse largement la seule musique : elle a un impact énorme sur les marques, sur la publicité… Aux États-Unis, c’est encore plus fort qu’en France. Il y a encore 10 ans, discuter d’une association avec une marque, comme Youssoupha et Puma, était compliqué. Aujourd’hui que les rappeurs ont une influence énorme sur la culture numérique, c’est l’inverse : les marques leur courent après. Il manque aujourd’hui une étude sérieuse sur le poids du hip-hop en France. Économiquement, la musique et le lifestyle doivent peser des centaines de millions d’euros.

- Culturellement, le hip-hop est-il aussi passé de l’underground à la culture populaire ?

D’un point de vue culturel, on est passé d’une culture underground minoritaire à une culture underground majoritaire, et aujourd’hui le hip-hop est une culture populaire majoritaire. Mais les choses ont toujours été plus complexes. L’audience d’Assassin, NTM ou IAM a toujours débordé des seuls jeunes de cité. En revanche, le rap a longtemps été une esthétique clivante, même chez les jeunes : soit on écoutait du rap et rien d’autre, soit on écoutait d’autres musiques et pas de rap. À partir de la fin des années 2000, cela change. Avec Sexion d’assaut, Nekfeu, Orelsan et d’autres, le marché bascule. Désormais, la majorité des jeunes écoute du rap, et ceux qui n’en écoutent pas ne le rejettent plus. C’est aussi un effet de la diversification du rap : entre Vald, Black M et Gaël Faye, il y a plusieurs mondes. On n’est ni sur les mêmes référents, ni sur les mêmes publics. La culture hip-hop est fédératrice, elle a une unité réelle, mais c’est une esthétique majeure riche d’une très grande diversité, aussi vaste que le rock ou la chanson française. Le clivage de la fin des années 1990 entre rap commercial, autour de Skyrock, et rap conscient, entre La Rumeur le Secteur Ä, n’a plus lieu d’être. Aujourd’hui, tout le monde a compris qu’il n’y a pas deux mais une multitude de familles dans le rap. Jul en est un bon exemple. On peut ne pas apprécier sa musique, mais personne ne lui conteste le fait d’appartenir au hip-hop.

- Le hip-hop n’est pas qu’une affaire de business. C’est en tout cas une de vos convictions, matérialisée par la création de Hip Hop Citoyens. Est-ce pour favoriser une reconnaissance institutionnelle ?

Nous ne voulions pas laisser aux seuls acteurs commerciaux l’animation de la culture hip-hop. C’est le sens de la création en 2002 de l’association, puis du festival Paris Hip Hop Citoyens, et des nombreux projets qui en découlent, avec des événements fédérateurs qui embrassent la culture hip-hop dans son ensemble : danse, deejaying, graffiti… Au-delà d’un seul business, nous sommes une culture. Le terme « institutionnalisation » a une connotation péjorative, mais il faut l’entendre au sens de structuration. Celle-ci s’est faite par le travail, et le rapprochement, des acteurs de terrain. Selon un schéma classique : des passionnées créent des festivals, qui décident de créer une fédération. Et à l’image de ce que le rock a fait avec le Printemps de Bourges, nous avons créé en 2011 Buzz Booster, dispositif national de détection musicale qui s’adresse à tous les artistes constitués en groupe ou en solo, compositeurs ayant des ambitions professionnelles dans le domaine musical hip-hop (rap, r’n’b, soul, beatbox, turntablism, hiphop, hiphop/electro, ragga/dancehall…). Ce n’est pas parce que le rap fonctionne commercialement qu’il faut laisser tomber le travail sur l’émergence.

- La force des pratiques amateurs est-elle aussi une preuve, s’il en était encore besoin, de l’installation du hip-hop en France ?

Si le hip-hop s’est installé pleinement dans sa dimension business, il s’est aussi implanté profondément dans les pratiques amateurs. Combien d’enfants, en France, participent à des ateliers, des cours de danse hip-hop ou aux championnats UNSS de breakdance ? Combien à des ateliers d’écriture ? C’est donc toutes ces activités qu’il faut considérer, du point de vue de l’entrepreneuriat culturel. Il faut accompagner, et interroger les dispositifs et les soutiens de l’État et des collectivités sur la multitude de projets qui émergent au sein de la culture hip-hop. Ce qui a longtemps freiné l’investissement institutionnel, c’est cette idée que le hip-hop ne pouvait être qu’un épiphénomène ou, au mieux, un effet de mode, et pas une pratique artistique et culturelle durable. Puis après l’ignorance, la logique a été de laisser les acteurs hip-hop venir. Mais si nous avons en France un ministère de la Culture pour tous, il doit être proactif et pas seulement attentiste. Exactement comme ils l’ont fait pour le cirque et les arts de la rue, qui se sont développés et structurés parce qu’il y a eu une rencontre institutionnelle. Les compagnies chorégraphiques hip-hop sont encore aujourd’hui les parents pauvres des financements publics.

- Est-ce pour poursuivre ce travail de reconnaissance institutionnelle que vous avez choisi de rejoindre la direction de Mouv en 2014 ?

Après plus de 20 ans d’activisme en tant que militant associatif et entrepreneur indépendant, il me semblait important de prendre à bras le corps l’enjeu institutionnel. J’ai participé au rapport sur les cultures urbaines en France, remis en avril 2007 au ministre de la Culture Renaud Donnedieu de Vabres, ainsi qu’au rapport sur l’entrepreneuriat dans les quartiers prioritaires, remis au ministre de la Ville François Lamy en décembre 2013. Intégrer Radio France pour développer le projet Mouv s’inscrit dans cette logique. En repartant des fondamentaux de la culture hip-hop, j’ai choisi de travailler les moyens conséquents de Radio France, pour développer un média musical et culturel, radio et numérique. Nous avons par exemple développé le Mouv Live Show, avec Issam Krimi, qui permet à des artistes de rap de se produire avec des musiciens. L’idée est de considérer les rappeurs comme des musiciens, qui peuvent bénéficier de tout ce que la Maison de la radio offre aux créateurs. C’est presque un rêve d’enfant qui se réalise pour moi : faire jouer des références du hip-hop avec un orchestre symphonique ! Le concert Hip Hop symphonique résonne pour moi comme un aboutissement de plus de 20 ans de travail : les mêmes rappeurs qui venaient freestyler à l’antenne de Générations se retrouvent 20 ans plus tard sur la scène du grand auditorium avec un orchestre symphonique ! Ce fut une expérience incroyable, une sublimation de l’écriture rap et de sa puissance d’évocation. Et une façon de montrer que ce qui est possible avec un artiste de rock ou de chanson l’est tout autant avec un artiste rap. Une façon de rappeler que cette culture populaire est aussi une esthétique artistique d’excellence. Et d’ailleurs, nous ferons la deuxième édition de Hip Hop symphonique en novembre prochain.

- Succès commercial, milieu économique structuré, pratiques amateurs développées, reconnaissance institutionnelle enclenchée… Le rap est-il enfin devenu une musique comme les autres ? N’y a-t-il quand même pas perdu un peu de sa dimension sociale ?

Pour moi, le rap a toujours été une musique comme les autres. Ce qui a changé, c’est qu’il est aujourd’hui largement perçu comme tel. Pour la dimension sociale, je ne crois pas qu’elle se soit perdue ou estompée. Bien sûr, avec le succès, beaucoup de personnes venues des milieux populaires sont passées du "ter-ter" à l’ISF, mais une majorité ne s’est pas coupée de son milieu d’origine. Les rappeurs ne vivent peut-être plus à Trappes, Sarcelles ou Vitry, mais ils ont aussi créé des activités économiques, de l’emploi, et de la reconnaissance sociale. Ils ont aussi un rôle très important sur les questions d’intégration, en ne reniant pas les cultures des pays d’où viennent leur famille. Sans même parler des recoupements actuels quasi systématiques entre quartiers populaires et religion. La parole des acteurs du hip-hop pourrait et devrait être plus largement entendue, au-delà de l’artistique. Des artistes comme Nekfeu ou Demi Portion sont de véritables poètes qui nous parlent de la société d’aujourd’hui. Sans même parler d’un Gaël Faye qui a reçu le prix Goncourt des lycéens pour son livre Petit pays, ou du fait que Stromae vient aussi du rap. Ce qu’ils écrivent est un élément fondamental du récit français. On prendra bientôt la pleine mesure que dès le spoken word du début, il y a de la littérature.

- Dans 15 ans, on étudiera des textes de rappeurs à l’école, comme on étudie la chanson aujourd’hui ?

Si dans 50 ans, l’Académie française existe, je suis sûr qu’ils seront plusieurs rappeurs ou artistes issus de la culture hip-hop à y siéger ! La culture hip-hop a irrigué tous les domaines de la création : musique, danse, théâtre, littérature, arts graphiques, cinéma, humour… Omar Sy, Thomas Ngijol ou Ahmed Sylla ont le même vécu et le même background hip-hop. Le hip-hop est un lien très fort entre des pratiques artistiques et culturelles très diverses. En France, et à l’échelle mondiale.


Propos recueillis par Romain BIGAY

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