Conçues pour durer : "le rap en France a toujours été une musique comme une autre"

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Publié le mercredi 1er février 2017

Interview

Comité scientifique du colloque "Conçues pour durer"

« Le rap en France a toujours été aussi une musique "comme une autre" (…) les musiques hip-hop, et pas seulement le rap, se sont institutionnalisées »

Le comité d’organisation du colloque "Conçues pour durer : perspectives francophones sur les musiques hip-hop" est composé d’Alice Aterianus-Owanga, Emmanuelle Carinos, Séverin Guillard, Karim Hammou, Marie Sonnette et Virginie Million.

>> Le site du colloque


- Quelles sont les grandes étapes de l’histoire de la culture hip-hop en France ?

1979, avec le tube international “Rappers’ Delight”, premier succès de cette ampleur pour le rap, marque un premier tournant : ce qui apparaît comme une nouvelle forme de musique funk commence à être diffusé en France et disséqué par les passionné(e)s de musiques africaines-américaines. Le fait que cette musique est associée à d’autres expressions artistiques apparaît aux yeux de quelques initié(e)s lorsqu’ils assistent, en 1982, au New York City Rap Tour. Ensuite, l’émission “H.I.P. H.O.P.”, animée par Sidney sur TF1, popularise le hip-hop, et notamment ses danses, auprès de toute une génération. La seconde moitié des années 1980 est une période de retrait médiatique, mais de forte diffusion du graffiti et, dans son sillage, du tag dans les grandes villes de France comme Paris, Lyon, Marseille, etc. À partir de 1990, les musiques hip-hop font l’objet d’une attention renouvelée de la part des médias généralistes et des pouvoirs publics, qui les résument à une expression de la « jeunesse de banlieue ». C’est à partir de cette date que les premiers succès commerciaux de rappeurs francophones apparaissent. Ils sont renforcés par la loi sur les quotas de chansons françaises en radio à partir de 1996, mais aussi par une dynamique de développement musical qui ne se démentira plus. Parallèlement, l’intégration progressive d’une partie des danses hip-hop aux réseaux des scènes culturelles subventionnées, privilégiant les rapprochements avec la danse contemporaine et les formes chorégraphiées, suscite au milieu des années 1990 une scission qui voit un renouvellement des formes de danses hip-hop de battle. À la fin des années 1990, le succès des artistes de rap ouvre aussi la voie à des artistes de R&B. Il se constitue à la même époque un monde relativement autonome et le développement d’un ensemble de médias qui, de Skyrock à la presse spécialisée, en relaient les créations.

Les années 2000 sont la décennie d’un profond bouleversement pour les musiques hip-hop. Tandis que les danses hip-hop poursuivent leurs diversifications et leurs rencontres avec d’autres formes de danse, tandis que le tag vandale et le graffiti poursuivent chacun leur route, le second trouvant peu à peu à s’exposer dans certaines galeries d’art, le développement d’Internet entraîne une baisse dans les ventes de disques et une crise de la presse spécialisée en papier qui déstabilise une économie du rap jusque-là florissante. Le rap connaît toujours des succès importants, mais le rap étatsunien y prend une place croissante, et le R&B renouvelle les pratiques de chant des artistes de variétés. Cette présence forte des musiques hip-hop dans le paysage musical français se retrouve encore dans les années 2010, où s’opère une diversification des esthétiques. Le rap français s’enrichit notamment de rythmiques, inspirées du rap du sud des États-Unis, comme le Dirty South, puis la trap. La période contemporaine voit également l’adoption de l’Auto-Tune par de nombreux rappeurs, entraînant un brouillage des frontières jusqu’ici existantes entre rap et chant. Sur le front des danses hip-hop, des débats virulents agitent le milieu depuis 2013, autour des projets de création d’un diplôme d’État de danse hip-hop par le ministère de la Culture.

- Le rap, initialement, fait partie de la culture hip-hop, qui inclut danse, graff, DJing, lifestyle… Aujourd’hui, la musique, le rap, semble s’être autonomisée (musique que l’on désigne plus volontiers par le terme hip-hop, rap semblant avoir une connotation péjorative). Que reste-t-il de la culture hip-hop ?

Graffiti, danses hip-hop et musiques hip-hop (rap, DJing, human beatbox…) ont suivi des trajectoires différentes, notamment parce que de nouveaux acteurs pour qui la notion de “culture hip-hop” n’était pas centrale ont participé à leur développement. En France, ces acteurs sont, au premier rang, les industries culturelles, et notamment musicales, des acteurs publics, les milieux artistiques de la danse contemporaine ou des galeries d’art, mais aussi un certain nombre d’artistes, au sein même des disciplines du hip-hop, pour lesquels les liens entre différentes disciplines n’étaient plus fondamentaux. Néanmoins, pour d’autres artistes et acteurs, ces liens font toujours sens, et cela se traduit dans les œuvres et performances qu’ils et elles réalisent comme dans les événements culturels auxquels elles et ils participent. La culture hip-hop, en tant qu’institution contraignante avec ses règles, ses codes, etc. n’a jamais eu une grande force d’imposition en France. Mais en tant que base de références partagées et horizon d’échanges transnationaux, elle conserve une importance notable pour nombre d’acteurs et d’actrices de ces disciplines artistiques.

- La dimension sociale et politique du rap est-elle toujours aussi forte aujourd’hui, ou, de par son succès, cette musique est-elle devenue une musique « comme une autre » ? Le graff (ou une certaine vision de celui-ci) est entré dans les galeries, la danse (ou une certaine vision de celle-ci) dans les créations contemporaines. Est-ce une marque forte d’ “institutionnalisation” ? Qu’en est-il de la musique ?

Le rap en France a toujours été aussi une musique “comme une autre”. La politisation de certains artistes ou d’une fraction importante de la scène n’a jamais épuisé l’ensemble des façons de faire du rap. La vraie question qui se pose est donc plutôt : “qui regarde le rap comme une musique comme une autre, et qui regarde le rap comme une musique des Autres ?” Sur ce plan, la capacité du rap, parfois à son corps défendant, à être renvoyé à une altérité est loin d’être épuisée. Il suffit de penser à la forme prise par la polémique sur la présence de Black M pour un concert lors des commémorations de la bataille de Verdun en 2016, ou à la récente interpellation de Maître Gim’s par Yann Moix l’intimant de se justifier de ne pas avoir demandé la nationalité française. Cette condition minoritaire a nécessairement des effets en retour sur les artistes et le sens de leur présence dans les espaces publics médiatiques.

Pour ce qui est de l’institutionnalisation, "s’institutionnaliser" ce n’est pas seulement entrer dans les institutions légitimes ou publiques. C’est aussi, plus largement, “durer”. De ce point de vue, les musiques hip-hop, et pas seulement le rap, se sont institutionnalisées, et l’entrée dans des domaines légitimes de consécration, de conservation ou de patrimonialisation est un processus qui fait logiquement partie de cette institutionnalisation. Pour le graff ou la danse, l’institutionnalisation du hip-hop ne se fait pas sans ambiguïté. Il en va de même pour la musique : quelle est la place du hip-hop dans les conservatoires ? dans les cérémonies de récompense de la profession ? dans le débat public ? Sur tous ces plans, le bilan actuel nous paraît plutôt en demi-teinte, ambivalent.

- La réception médiatique du rap a-t-elle évoluée ? Si oui, pour quelles raisons selon vous ?

Oui, elle a évolué, elle s’est notablement diversifié selon les médias, les journalistes, etc. Nous y voyons deux raisons principales : la première est l’augmentation et la diversification de la scène rap en France, accompagnée de l’augmentation et de la diversification de ses publics ; la seconde est que, parmi les acteurs et actrices des industries médiatiques dominantes, on trouve désormais des personnes qui ont grandi avec le rap, pour qui cette musique est quelque chose de “naturel”, et qui en parlent de façon complexe et nuancée, qu’ils et elles en soient ou non amateurs. Ces personnes, qui ne sont pas encore les plus nombreuses, abandonnent le regard en extériorité qui a confiné pendant longtemps tout commentaire médiatique sur le rap à deux modèles : la panique morale, et la curiosité exotique.

- Le rap est la musique la plus écoutée en France. Elle est pourtant peu présente dans les médias traditionnels. Est-ce aussi parce que cette musique s’est créé ses propres réseaux ? Internet a-t-il permis une plus grande diffusion du rap, en lien avec une vision plus DIY ?

Le rap est sans aucun doute une musique importante dans le paysage musical français, même s’il est en fait difficile d’estimer son poids réel. En termes d’écoute, les derniers indices tangibles proviennent encore de l’enquête de 2008 sur les pratiques culturelles des Français, où 14% des personnes interrogées considéraient que le “rap/hip-hop” était l’une des musiques qu’elles écoutaient le plus souvent (contre, par exemple, 28% pour le “pop rock”). En termes de ventes, les statistiques éditées par le SNEP se font sur la base du genre déclaré par les maisons de disques. Or, de nombreux albums d’artistes de rap signés en major sont signalés comme des albums de variété. Dans cette difficulté à évaluer le poids du rap, Internet joue également un rôle, puisque les chiffres du SNEP ne prennent pas en compte, par exemple, les pratiques de téléchargement illégal. Néanmoins, même avec ces outils partiels, on constate que les albums de rappeurs, ou d’artistes liés à ce genre musical, occupent une place importante dans le paysage musical français depuis plusieurs décennies. La récente prise en compte du streaming par le SNEP semble encore avoir renforcé cette place du rap dans les classements. Et si l’on se fie à ce nouveau classement, le rap semble d’ailleurs bien sous-représenté dans les médias traditionnels par rapport à son poids actuel.

- Quelles sont aujourd’hui les scènes locales les plus dynamiques ? Quelle est la « géographie » du rap en France aujourd’hui ? Est-on sorti de l’axe historique (supposé ou réel) « Paris-Lyon-Marseille » ?

Les deux pôles de Paris et Marseille ont en effet longtemps structuré les représentations médiatiques du rap en France, même si ces deux villes n’ont jamais été à égalité dans les ventes d’albums. Durant les années 2000, par exemple, plus de 70% des albums de rap ayant obtenu un disque d’or étaient le fait d’artistes franciliens. Néanmoins, Marseille a longtemps été la seule ville, hors de la région parisienne, à être représentée massivement dans le rap à succès. Pourtant, les chiffres des ventes masquent une pratique du rap qui existe de longue date dans d’autres villes de France. C’était en fait surtout l’industrie musicale, dominée par les majors et des grands médias situés dans la capitale, qui ne comptait qu’avec la région parisienne et, dans un deuxième temps, avec Marseille. Dans la région lilloise ou toulousaine, des premiers groupes de rap apparaissent par exemple dès la fin des années 1980. Dans la période récente, l’arrivée d’Internet contribue d’ailleurs à rendre visible cette activité du rap de “province”. Internet sert parfois à construire un “buzz”, qui permet de compenser en partie l’éloignement de l’industrie musicale dominante, toujours localisée à Paris. C’est ainsi que l’on observe depuis quelques temps une montée en puissance importante de rappeurs originaires de villes françaises petites ou moyennes (Le Havre, Roubaix, Caen, Montpellier, Orléans, Sète…) et d’autres villes francophones (Bruxelles).

- Les problématiques liées à la diffusion (sous représentation dans les programmations, a priori négatifs sur le public…) sont-elles toujours d’actualité ?

Oui !

- Quelles sont les tendances actuelles en termes d’écriture et d’esthétique ?

Le plus flagrant aujourd’hui, c’est la coexistence d’écritures et d’esthétiques extrêmement variées. Le succès ces dernières années de l’Auto-Tune, outil qui permet d’explorer d’autres potentialités poétiques propres à l’interprétation rappée, telles que l’utilisation plus soutenue du chant et des onomatopées, n’implique pas la disparition d’un rap “boom-bap”, sans modification vocale, encore très prégnant. Idem pour l’arrivée en France de l’esthétique “trap”, instrumentales aux rythmes plus lents (environ 70 bpm pour 90 en “boom-bap”) à l’orée des années 2010. Ces nouvelles formes d’interprétation rappée induisent toutefois certaines modifications dans l’écriture : à la saturation sonore et verbale privilégiée par le boom-bap (enchaînements rapides de phrases, multiplications des assonances et paronomases, plus que de la rime à proprement parler) la trap (entre autres) favorise un usage plus laconique des paroles, une “esthétique du hashtag” (un mot lancé sur un temps peut suffire à exprimer une idée entière), un jeu sur la répétition mélodique et rythmique des mots.

- La sociologie du public du rap aujourd’hui a-t-elle évolué ? Est-ce une musique qui touche toutes les couches de la population ? Y a-t-il une "scission" générationnelle en termes d’esthétique et de pratiques entre le hip-hopold school ou historique et son renouveau depuis la fin des années 2000 ?

Les meilleurs points de repères, en ce domaine, restent ceux offerts par deux enquêtes du ministère de la Culture consacrées aux pratiques culturelles des Français, la première administrée en 1997, la seconde en 2008. Sur cette période, on est passé d’une musique qui était avant tout un goût générationnel, privilégié à la fois par les adolescents des classes ouvrières et des classes supérieures, à une musique dont les publics ont triplé, et se retrouvent désormais dans une variété d’âges (de 15 à 45 ans) et de groupes sociaux (ouvriers, employés, professions intermédiaires, classes supérieures…). La plupart des groupes qui écoutaient peu de rap en 1997 connaissent une progression de l’écoute de ce genre musical plus rapide que les autres en 2008. C’est aussi vrai des femmes, qui composaient 30% des publics déclarés du rap en 1997, et en forment désormais 40%.

Les travaux de Stéphanie Molinero, notamment, montraient déjà au milieu des années 2000 que selon l’âge, selon le genre, selon la classe sociale, ce n’était statistiquement pas les mêmes groupes de rap qui étaient privilégiés. Cette tendance s’est sans doute accentuée depuis dix ans, avec le vieillissement d’une partie des publics du rap, son renouvellement important au sein des nouvelles générations, et la diversification des œuvres de rap diffusées par les industries culturelles. De là à parler de “scission générationnelle”, ce serait peut-être sous-estimer la tendance des amateurs et amatrices passionné(e)s à circuler à travers les œuvres d’époques et de styles différents, mais aussi la persistance dans des œuvres contemporaines de formes de rap popularisées à d’autres époques, en parallèle de l’émergence de nouveaux styles et de nouvelles sonorités. Mais les études empiriques manquent sur ces questions.

- Pouvez-vous présenter le colloque Conçues pour durer ?

Il s’agit d’un colloque international et interdisciplinaire qui se tiendra du 1er au 3 février à la Maison des métallos à Paris. L’organisation de ce colloque provient du constat qu’une multitude de recherches ont été conduites sur le hip-hop dans les dernières décennies, mais que peu de moyens existent pour que leurs auteur(e)s se rencontrent et dialoguent. Le colloque Conçues pour durer vise donc à faire un état des lieux de la recherche francophone sur les musiques hip-hop, tout en présentant les recherches émergentes sur la question. Durant 3 jours, il regroupera une diversité de chercheur(e)s en provenance d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Afrique ou d’Australie. Il sera également rythmé par des tables rondes regroupant des actrices et acteurs des mondes du hip-hop, ainsi que par des temps artistiques (projection de documentaires, showcases, DJ sets). Ce colloque sera le premier événement universitaire de cette ampleur en France sur les musiques hip-hop.

- Qui est à l’initiative de celui-ci ?

À l’origine de ce colloque se trouve un groupe de chercheur(e)s en sciences sociales qui s’est formé au fil des années 2010, avec une volonté d’échange autour des musiques hip-hop dans un contexte interdisciplinaire. Alors que le monde de la recherche est souvent cloisonné entre les disciplines, nous avons créé dès 2014 la liste de diffusion H-Herc, qui réunit des sociologues, des anthropologues, des géographes, des sociolinguistes, des historien(ne)s, des littéraires, etc. Cette volonté d’aborder le hip-hop depuis une multitude de points de vue se retrouve également dans le programme du colloque, dans lequel on constate une grande diversité dans les appartenances disciplinaires, dans les zones géographiques et les approches employées.

- Depuis quand les musiques et la culture hip-hop sont-elles devenues des objets d’étude ?

L’attention des universitaires français pour le hip-hop est en fait loin d’être récente. Le premier article sur la danse hip-hop date par exemple de 1985 tandis que le premier ouvrage sur le rap, celui de Lapassade et Rousselot, est publié en 1990. Cependant, le hip-hop est pendant longtemps resté un objet périphérique pour des chercheur(e)s d’abord spécialistes des minorités urbaines, des mouvements sociaux ou d’autres formes d’expression artistique. Cette situation contraste avec le contexte anglophone, et notamment étatsunien, où un champ des hip-hop studies s’est très tôt constitué au sein des sciences humaines et sociales. L’analyse du hip-hop a imprégné de nombreux développements intellectuels majeurs de ces dernières décennies, tels ceux proposés par Paul Gilroy, Kimberle Crenshaw, Judith Butler ou Richard Shusterman.

En France, il faut attendre le milieu des années 2000 pour qu’émerge un ensemble d’universitaires qui l’envisagent comme un objet durable et complexe, à même de redéfinir certaines grandes problématiques des sciences sociales. Aujourd’hui, les musiques hip-hop commencent à être un objet d’étude bien balisé, avec plus de 200 ouvrages, une centaine d’articles et 67 thèses sur la question. Cependant, malgré cette multiplication des recherches, certains points aveugles sont frappants. Le renouvellement des recherches sur le hip-hop passe notamment par le fait de prêter attention à d’autres pratiques musicales que le rap (R&B, beatmaking, DJing, beatbox…), et de renforcer des approches disciplinaires jusqu’ici moins mobilisées que la sociologie et l’anthropologie (musicologie, économie, droit, philosophie, littérature, géographie, histoire…).


Propos recueillis par Romain BIGAY

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