Jean-Marc Mougeot : "Le hip-hop c’est aussi une part de l’histoire de Paris, une part de l’histoire française"

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Publié le mercredi 1er février 2017

Interview

Jean-Marc MOUGEOT

Directeur de la Place

« Le hip-hop a toujours été un moteur de décloisonnement, qui a fait se rencontrer des milieux sociaux différents »

Initialement danseur et chorégraphe, Jean-Marc Mougeot, dit JM, dirige depuis 10 ans l’Original, le plus gros festival français de rap indé. Depuis 2013, il est également le directeur de la Place, le centre culturel hip-hop de la mairie de Paris.


- Comment rencontrez-vous le hip-hop ? Et comment arrivez-vous à la direction de La Place ?

Je suis entré dans le hip-hop par la danse, au cours des années 1990, en tant que danseur, chorégraphe et professeur de danse, à Lyon. Mon parcours est celui d’un autodidacte. J’ai également créé un magazine, Version 6-9, qui parlait de rap, de la ville et de la région. Ce qui m’a amené à animer une émission dédiée au hip-hop sur Radio Sun, Zik Direkt. J’ai également dirigé pendant deux ans un club, le Studio One, lui aussi dédié au hip-hop. Et en 1999, avec l’association Lyonnaise des flows, on crée le festival Up session. On le reconduit en 2001. En 2003, on souhaite développer le projet et l’on décide d’aller voir la mairie de Lyon. On monte alors une édition plus consistante, et, en 2004, il devient L’Original. Pendant 10 ans, j’ai développé ce festival, pour en faire un événement hip-hop pluridisciplinaire de référence. Et quand la mairie de Paris, et notamment Marion Boyer, directrice de cabinet de Bruno Julliard, réfléchit en 2011 à la création d’un lieu dédié à la culture hip-hop, je suis consulté, comme nombre de personnes du secteur. N’ayant pas d’équivalent, leurs équipes ne pouvaient se baser sur de l’existant. Ils ont donc mené un grand travail de consultation, en France et à l’étranger. En 2013, ils m’ont demandé si je souhaitais postuler pour mener la mission de préfiguration du centre. J’ai réfléchi, consulté mes proches notamment à Paris, mon équipe de L’Original… Je me suis dit que travailler à un projet en cours de définition, touchant à la dernière étape, était un challenge stimulant. J’ai été choisi et, depuis 3 ans, je dirige La Place, le premier centre culturel hip-hop, qui a ouvert ses portes en septembre 2016.

- Pouvez-vous nous détailler le projet de La Place ?

La Place est le premier équipement culturel dédié aux cultures hip-hop en France. C’est 1400 m2 d’espaces de création, de diffusion, de transmission et d’accompagnement. Il y a une salle de 450 places, un auditorium de 120 places, un espace de coworking et huit studios de répétition, d’enregistrement, vidéo… Nous recevons la diversité artistique des créations de la culture hip-hop, dans les disciplines « historiques » (DJing, danse, graffiti, beatboxing, rap), mais aussi en théâtre, littérature, bande dessinée, vidéo, cinéma… Nous sommes à l’image du hip-hop : pluridisciplinaires, en perpétuel mouvement et ouverts. En témoignent les danseurs qui investissent chaque jour le hall.

- Au vu de l’importance de la culture hip-hop aujourd’hui, c’est presque une évidence d’avoir un lieu dédié, non ?

C’est une évidence une fois les portes ouvertes. Mais avant… Pour faire accepter le projet, c’est un travail de longue haleine. La Place n’était initialement pas prévue dans les travaux de la Canopée. Le projet initial était de faire un espace de 200 m2 consacré à la jeunesse. Après rencontres, consultations, le cabinet de Bruno Julliard a eu l’idée de dédier cet espace à la culture hip-hop. Très vite, ils se sont aperçu que les 200 m2 programmés n’étaient pas suffisants et sont parvenus à obtenir 1400 m2. Il faut saluer l’intuition de Marion Boyer, qui s’est engagée pleinement dans le projet, et a su convaincre les partenaires, et faire passer le projet des services Jeunesse aux services culturels. C’est aussi ce qui m’a convaincu de m’investir dans La Place : c’est un outil de politique culturelle, et pas un centre d’animation pour la jeunesse. Et notre chance, c’est de pouvoir nous appuyer sur un tissu riche d’acteurs, d’activistes et d’artistes franciliens de la culture hip-hop.

- Est-ce une preuve de reconnaissance institutionnelle ?

Ouvrir un lieu comme La Place est évidemment une forme de reconnaissance institutionnelle pour la culture hip-hop, mais c’est l’aboutissement d’une évidence. Les échanges avec les acteurs du hip-hop parisien existaient déjà depuis longtemps. Il fallait matérialiser quelque part cette culture qui flotte dans l’air de Paris, qui s’affiche sur ses murs, sur ses places, qui remplit les salles de spectacle, des petites jusqu’aux plus importantes. Le hip-hop c’est aussi une part de l’histoire de Paris, une part de l’histoire française. Et en termes de reconnaissance, c’est affirmer la place du hip-hop aux côtés des autres esthétiques musicales, mais aussi des autres domaines de la création comme le théâtre ou les arts numériques.

- La Place inclut dans son projet un soutien à l’entrepreneuriat. Est-ce aussi une reconnaissance d’une dimension très importante, mais peu mise en avant, de la culture hip-hop ?

L’entrepreneuriat fait partie de l’ADN de la culture hip-hop. Plus largement, il fait partie de l’ADN des musiques populaires, qui, selon leurs histoires respectives, ont dû se constituer et s’organiser seules. Ce que l’on appelle le do it yourself, qu’il s’agisse de rock, de hip-hop ou d’electro, c’est de l’entrepreneuriat ! Si l’offre festive et culturelle de la Place est la plus sollicitée par les publics, l’intérêt autour de l’entrepreneuriat est encore plus important qu’on ne l’avait imaginé. Il y a un vivier d’entrepreneurs potentiels ou actifs très important.

Nous avons déjà quelques entrepreneurs installés, et nous avons lancé un appel à projets. Les candidats seront auditionnés par des acteurs du monde économique : financeurs, incubateurs, artistes-entrepreneurs comme Dawala… Nous allons conseiller et accompagner les porteurs de projet, et sélectionner mi-février ceux qui viendront occuper les 12 postes restants. Il y aura de tout : production de spectacles, labels, développement d’applis, service aux artistes, édition, mode, événementiel… Nous allons créer un écosystème dans lequel les entreprises pourront se rencontrer et envisager des collaborations. Et nous leur proposerons des services d’information et d’accompagnement sur les levées de fonds, sur le droit, la fiscalité, la structuration d’une entreprise… Et leurs projets bénéficieront de la communication du lieu. Nous organisons aussi les Succes Story Days, pendant lesquels un entrepreneur vient partager son expérience. Dawala (Wati B, label de Sexion d’assaut) a été le premier, il y aura prochainement Éric Bellamy de Yuma prod. Nous organisons aussi des débats sur des sujets plus vastes, comme la communication dans l’espace public. Les studios et les espaces de diffusion seront bien évidemment utilisables pour les projets des entreprises accueillies.

- La Place embrasse toutes les disciplines de la culture hip-hop. Sont-elles aussi liées que dans les débuts, ou se sont-elles autonomisées, voire détachées les unes des autres ?

Au fil des années, les différentes disciplines, intimement liées au départ, se sont développées chacune dans sa direction. La danse a avancé du côté des centres chorégraphiques, la musique du côté de l’industrie phonographique puis du spectacle, le graffiti a intégré les galeries d’art, intéresse les collectionneurs, ou est intégré aux arts graphiques. Les fortunes sont diverses, et la reconnaissance de ces disciplines pour ce qu’elles sont a été longue, ne va pas toujours de soi, et pose aussi des questions. Prenons l’exemple du graffiti. Son intégration dans le street art, sa présence dans les galeries ou son utilisation comme outil d’installation de l’art dans l’espace public sont très contestées, par les acteurs eux-mêmes.

Chacune des disciplines a eu son moment de mise en avant : la musique, puis la danse, aujourd’hui le graffiti, très à la mode. Notre rôle est aussi de rappeler que tout cela provient d’une culture commune cohérente venue du Bronx, que ces courants artistiques se sont développés ensemble. Il ne s’agit pas d’entretenir une nostalgie, mais de recréer une dynamique de connexion.

- Les publics des différentes disciplines se recoupent-ils ?

Les publics se recoupent forcément un peu, mais ils sont quand même très segmentés. Je l’avais déjà observé sur le festival L’Original. La segmentation commence déjà au sein même des disciplines : entre rap français et rap US, old school et actuel, entre danse chorégraphiée et battles… Les publics sont différents, et varient en fonction des formats. Et, parce que le hip-hop a au moins 30 ans d’histoire en France, il y a une segmentation par l’âge. En fonction de la programmation, nous pouvons avoir le 15-20 ans ou les quarantenaires. Encore un exemple que le hip-hop est aujourd’hui une culture populaire au sens plein du terme.

Nous avons déjà mis en œuvre des concerts simultanés musique et danse : du rap dans une salle et un spectacle de Sébastien Ramirez dans l’autre, pour que les publics, mais aussi les artistes, se retrouvent au même endroit au même moment et échangent. Nous allons aussi mixer battles de rap et battles de danse. Quand on le faisait à L’Original, cela se passait très bien, mais n’allait pas forcément de soi : il fallait introduire, et présenter la démarche.

- Des publics et des acteurs variés, segmentés, mais couvrant un large spectre en termes d’âge et de background social. Le hip-hop a-t-il cessé d’être l’expression artistique du ghetto pour devenir une expression artistique tout court ?

C’est un constat qui peut paraître évident, mais qu’il est important de rappeler, les détracteurs du hip-hop étant toujours présents. Le hip-hop a toujours été un moteur de décloisonnement, qui a fait se rencontrer des milieux sociaux différents. Il a amené des gens de quartiers populaires à aller discuter avec des éditeurs, des producteurs, des agents, des institutions culturelles et des pouvoirs publics qui n’étaient pas forcément issus du même milieu.

Aujourd’hui, n’importe qui peut se saisir du hip-hop comme mode d’expression. Peu importe qui l’on est et d’où l’on vient. Il y a même des danseurs ou chorégraphes de formation classique ou issus de la danse contemporaine qui, par choix, s’orientent dans le hip-hop. C’est une des forces du hip-hop d’attirer des personnes aux histoires et aux parcours très divers. Bobos, hipsters, jeunes de quartier, militants politiques qui retrouvent dans le rap une forme d’engagement qu’ils ne trouvent plus ailleurs, il y en a pour tous les goûts.

- Quelles sont les évolutions majeures pour le rap ces dernières années ?

Les formes actuelles d’expression ont beaucoup évolué. Le hip-hop a largement investi les outils numériques et les réseaux sociaux, faisant éclater les formats traditionnels. Ils viennent questionner les modalités de communication et de rapport au public. Mais aussi les habitudes de consommation. Les artistes de la nouvelle génération, s’adressant à des jeunes, tous hyperconnectés, devraient logiquement délaisser complètement le disque. Et bien non… Le rap vend du disque, qu’il s’agisse des têtes d’affiche qui se classent dans les tops de vente ou des artistes underground. Pareil pour le spectacle. Les têtes d’affiche remplissent des grandes salles, mais les artistes moins exposés, comme la Scred Connexion, font des tournées régulièrement. Le rap est une musique qui se régénère en permanence. Elle n’a besoin de rien, ou presque, pour se créer. Et c’est d’autant plus fort avec le numérique.

- Et dans la façon d’envisager le music business ?

Il y a eu pendant quelques années, fin 1990-début 2000, une opposition entre majors et indépendants. Aujourd’hui, les rappeurs ne sont plus dans ces questionnements. Ils mènent leurs projets, et réfléchissent en termes d’efficacité : si cela doit passer par une major, ils y vont, si c’est un distributeur indépendant, ils y vont, si c’est de l’autoproduction, ils s’en chargent. Ils n’ont plus de problème avec les grands médias, ne font plus la guerre à Skyrock.

C’est aussi dû à une évolution du secteur musical, qui s’est assoupli dans ses modalités de signature. Les deals de licence ou de distribution se sont multipliés, laissant plus la main aux artistes sur la production et sur l’artistique. Ce qui n’empêche pas les majors d’avoir structuré une partie de leurs activités autour d’artistes hip-hop. Toutes les formes de développement coexistent, même si l’indépendance est, de toute façon, un passage obligé : pour signer en major ou intéresser un gros distributeur, il faut avoir déjà fait le premier travail d’émergence.

- Les problématiques liées à la diffusion et au spectacle vivant sont-elles toujours d’actualité ?

Des difficultés subsistent, mais les choses ont beaucoup évolué. Il n’y a encore pas si longtemps, organiser un concert ou un festival de rap était compliqué. Je ne pense pas que le rap ait spécialement été plus compliqué à gérer que les autres esthétiques. Je pense plutôt que l’on a toujours été moins indulgent avec lui. Les bagarres ou la présence de drogue et d’alcool, il y en a autant sur les concerts rock ou electro ! Ce qui a fait peur, c’est que le rap a amené dans les lieux culturels un public qui n’était pas habitué à les fréquenter. On a retenu quelques exemples de concerts qui se sont mal passés pour disqualifier une musique dans son ensemble pendant des années. Le public du hip-hop n’a jamais arraché les sièges de l’Olympia soit dit en passant… Et il fallait aussi que le public du hip-hop prenne ses marques et s’inscrive dans des habitudes. On nous avait promis la guerre pour la première édition du festival. Il ne s’est rien passé. L’attitude du public a évolué au fil des éditions, il a intégré les codes, de même que notre professionnalisme pour organiser ce type d’événements. Les concerts et festivals ont permis de normaliser l’accès des jeunes de banlieue aux salles de spectacle. Le concert de PNL au Yoyo a vu débarquer tout le 91, sans que cela ne pose de problème. C’était un double apprentissage : par le public et par nous-mêmes. Personne ne veut le faire ? on va le faire, et bien le faire ! Do it yourself, esprit hip-hop ! Dernier aspect sur ce point : la sociologie des programmateurs, comme des médias, a changé. Le renouvellement des générations a placé des personnes qui ont grandi avec le hip-hop, pour qui cette culture ne fait même pas débat.


Dossier réalisé par Romain BIGAY