Nicolas Reverdito : "la quantité et la diversité des projets rap sont assez colossales"

Publié le mercredi 1er février 2017

Interview

Nicolas REVERDITO

Directeur de HIP OPsession

« On voit aujourd’hui une séparation claire entre les générations. Entre les fans de Jul et ceux qui ont connu le hip-hop des années 1990, il y a presque incompréhension ! »

Nicolas Reverdito dirige Pick Up productions, qui organise à Nantes depuis 2005 le festival HIP OPsession.

>> Le site du festival


- Pouvez-vous présenter Hip OPsession ?

HIP OPsession est un festival qui se déroule à Nantes en février depuis 2005, et qui essaye de montrer toute la richesse et la diversité de la culture hip-hop. C’est donc un événement pluridisciplinaire, qui propose de la danse, des arts graphiques et de la musique. L’idée est de montrer qu’il y en a pour tous les goûts. Le hip-hop, c’est aussi la culture du réemploi, de la réutilisation de l’existant. Ses influences sont donc très diverses. Nous avons aussi un axe fort sur l’accessibilité de tous les publics. Nous avons donc fait le choix d’être présents au plus près des territoires, pour permettre aux publics moins habitués à fréquenter les institutions culturelles de venir. Au total, le festival s’invite dans une vingtaine de lieux, en centre-ville, mais aussi dans les quartiers excentrés et les communes de l’agglomération. La fréquentation tourne autour de 20 000 spectateurs par an.

- Quelles sont les autres activités de Pick Up Productions ?

Nous organisons une vingtaine de dates par an hors festival, ainsi qu’une grande exposition d’arts visuels chaque été, dans le cadre du Voyage à Nantes. Nous sommes producteurs de la compagnie Turn off the light. Enfin, nous menons de nombreuses actions culturelles, notamment des créations partagées dans les quartiers, ainsi qu’un programme d’accès à la culture des publics handicapés.

- En tant que programmateur d’un des principaux festivals européens dédiés à la culture hip-hop, quelles sont les tendances que vous dégagez actuellement ?

Actuellement, la quantité et la diversité des projets rap sont assez colossales. Le rap mainstream, à destination des plus jeunes, fait un carton. Derrière, le rap plus indépendant, alternatif, trouve un public de plus en plus nombreux, en cassant les barrières et les esthétiques. Il n’y a plus un seul public pour une musique, et c’est tant mieux. Nous avons aussi la chance d’être, à Nantes, dans un microcosme favorable. Il y a depuis longtemps de nombreux DJ, et un public pointu de connaisseurs et de plus en plus curieux.

On voit aussi aujourd’hui une séparation claire entre les générations. Le rap écouté par les gamins ne plaît pas du tout aux vieux old school. Entre les fans de Jul et ceux qui ont connu le hip-hop des années 1990, il y a presque incompréhension !

- N’est-ce pas le lot de toute musique, et même de toute pratique culturelle qui a réussi à s’imposer ? Cela a-t-il aussi entraîné une « autonomisation » de la musique rap par rapport à la culture hip-hop dans son ensemble ?

Le succès du rap a entraîné un détachement, c’est certain. Alors que le rap était indissociable de la culture hip-hop dans les années 1980 et 1990, il est aujourd’hui une musique qui se suffit à elle-même. Le rap vieillit, il est présent en France depuis plus de 30 ans. Il est normal qu’il y ait des vagues successives d’artistes qui explorent de nouvelles directions, pas forcément comprises par les puristes. La musique de PNL ne me touche pas, mais ce n‘est pas pour cela que je vais cracher dessus. Ce type de proposition artistique a un vrai intérêt et une vraie pertinence.

- Le rap est un des styles les plus écoutés en France, avec plusieurs générations d’auditeurs. Pourtant, il n’existe pas de gros événement, de grand messe, à l’image du Hellfest pour les musiques métal. Pour quelles raisons selon vous ?

Je pense que ça ne va pas tarder. Le premier public du rap n’était pas consommateur de concerts. Difficile d’imaginer dans ces conditions un grand festival. C’est en train de changer. Il suffit de voir le nombre de rappeurs qui remplissent le Zénith. Il y a sûrement matière aujourd’hui à penser un grand événement. Les têtes d’affiche hip-hop sont de plus en plus nombreuses dans les gros festivals français. Je pense qu’un gros festival hip-hop devrait bientôt arriver. Je l’espère en tout cas !

- Les grosses têtes d’affiche rap vont-elles plus volontiers dans les festivals généralistes, touchant un public plus nombreux et plus large ?

Je dirais plutôt que ceux qui ont les moyens de payer peuvent les avoir. Je ne pense pas qu’il y ait d’analyse particulière du type de festivals par les artistes et les tourneurs. La plus grande jauge d’HIP OPsession est à 1 200 places. On oublie donc les têtes d’affiche US et françaises. Si l’on reprend l’exemple du Hellfest, il a démarré petit avant de grossir. Et n’oublions pas que les musiques métal sont plus anciennes que le rap. Finalement, cela leur a aussi pris du temps avant de pouvoir créer un mastodonte sur leurs esthétiques. Les événements thématisés par esthétique se sont fortement développés ces dernières années : sur le reggae, le dub, l’electro… Ne manque plus que le festival hip-hop.

- Au-delà des têtes d’affiche, sentez-vous un intérêt du public pour les artistes rap émergents ?

Sur le public du festival, c’est une évidence. Et les buzz réguliers, même relatifs, d’artistes comme le canadien Jazz Cartier le montrent. Il n’y a pas que les artistes de majors avec d’énormes plans com qui font parler d’eux. Un artiste comme Oddisee peut aujourd’hui vivre de sa musique, trouver un public, sans passer par une major en faisant des compromis sur sa création.

- Les problématiques liées à la diffusion sont-elles toujours d’actualité ? Le rap a-t-il encore cette mauvaise réputation qui l’exclut des programmations des salles et des médias ?

Sur la diffusion, les choses sont en train de changer. Certains lieux ou types de lieux sont encore réticents, mais beaucoup ont intégré le rap dans leur programmation. À Nantes, quasiment tous les artistes français de rap passent en concert, que ce soit dans les salles subventionnées ou par les associations locales.

Pour ce qui est des médias, c’est un peu différent. Les grands médias généralistes ont encore tendance à traiter le hip-hop avec, au mieux, de la condescendance. Mais ils font pareil avec le métal ou la techno. Les passions que déchaînent Jul ou PNL le montrent. Et l’on oublie du coup de parler de ce qu’il y a derrière, au-delà du seul critère artistique : le DIY sauce hip-hop, l’entrepreneuriat, la création de systèmes parallèles… Et en plus, cela marche, puisque PNL sera le premier groupe français programmé à Coachella. Le traitement médiatique n’aurait pas du tout été le même si cela avait été Christine and the Queens.

- La dimension sociale d’HIP OPsession est très importante pour vous. C’est aussi une des spécificités de la culture hip-hop. Cela n’a-t-il pas joué en sa défaveur, empêchant de considérer le rap pour sa qualité artistique, de création ?

C’est vrai, mais ce n’est pas spécifique au hip-hop. C’est le cas de toutes les musiques et de toutes les pratiques culturelles alternatives. La danse hip-hop n’est considérée qu’à partir du moment où elle prend les codes de la danse contemporaine de l’écriture chorégraphique. Si la proposition est plus brute, moins intellectualisée, elle ne sera pas reconnue. Pareil pour la musique ou les arts graphiques. L’intelligentsia a du mal à comprendre une pratique qui ne ferait pas l’effort de se conformer à ses codes. Prenons l’exemple de Demi portion, qui vient de sortir son 4e album : il l’a fait à la maison, dans son coin, sans signer nulle part, et il est dans le top ventes iTunes. Cela pose question à tout un marché. Bref, une troupe de danseurs ou un graffeur doivent savoir écrire une page pour présenter et expliquer ce qu’ils ont voulu exprimer à travers leur art pour commencer à être considérés. Même si au final, ils voulaient juste danser et graffer…

- Au milieu des années 2000, vous avez participé à la tentative de fédérer les festivals hip-hop. Vous pouvez nous raconter ?

L’idée était simple : se rassembler, pour partager les expériences, les compétences, les pratiques et les solutions aux problèmes communs. Se rassembler, c’est aussi permettre de se faire reconnaître pour se faire entendre, en portant une voix commune. Ensemble, on est toujours plus forts. Cela n’a pas pris pour plusieurs raisons. D’abord parce que nous n’étions pas, individuellement, suffisamment structurés. Ensuite parce que nous avions tous des économies faibles, et se mettre en réseau représente un coût, financier et humain. Cela prend du temps. Et pour des structures qui n’ont pas ou très peu de salariés, cela devient vite intenable. Beaucoup de festivals de l’époque ont disparus ou ont réduit la voilure : Hip Hop Days à Lille, L’Original… Nous continuons de nous rencontrer et d’échanger, mais sur des projets concrets. Cela permet d’avoir plus de moyens, les subventions de fonctionnement n’existant plus depuis longtemps. Autour des projets concrets, nous abordons aussi les problématiques générales. Cela a quand même permis de créer le réseau Buzz booster, financé par le ministère de la Culture, qui réunit 8 régions, et l’événement Rendez-vous Hip Hop, qui s’est déroulé le 28 mai dernier en simultané dans 5 villes.

- Plusieurs festivals ont disparu ces dernières années. Est-ce inquiétant ?

Les disparitions posent toujours question, mais dans le même temps, d’autres sont apparus, comme le Battle of the year ou le Battle pro… Créer un événement il y a 15 ans ne supposait pas les mêmes choses qu’aujourd’hui. La décennie 2000 a été plus compliquée pour le rap et le hip-hop. C’était une période creuse après les années d’explosion. La conjoncture aujourd’hui est quand même plus favorable.

- Pourquoi la décennie 2000 a-t-elle été plus compliquée pour le hip-hop ?

C’était une période de creux après l’explosion des années 1990. Il y a eu un déficit de public, mais aussi un déficit de créativité. Les anciens commençaient à s’essouffler ou même à arrêter, et les nouveaux n’apportaient pas grand chose, à part quelques uns. Du coup, il y avait moins d’engouement, et donc moins de financement. Les choses sont clairement reparties depuis la fin des années 2000. Tout n’a pas été uniforme non plus. Par exemple, au début des années 2000, nos interlocuteurs ont changé : nous sommes passés des services jeunesse et sport aux services culturels. Les discours et les réflexes, des politiques comme de l’industrie musicale, ont changé. Les professionnels ont compris que les rappeurs préfèrent se produire en indé et passer des deals de distribution. Et ça marche mieux comme ça, comme le prouvent les succès actuels. Les rapports avec les Smacs se sont améliorés, elles programment plus de rap. Il y a de plus en plus de belles tournées dans de grandes salles. Il y a quelques années, seul Kery James remplissait plus ou moins un Zénith. Aujourd’hui, ils sont nombreux à le faire. Clairement, on va dans le bon sens.


Propos recueillis par Romain BIGAY