Retour sur les ateliers AB Music Innovation et data

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Publié le mardi 4 octobre 2016

Interviews

Sophie Goossens
« Une vraie dynamique s’est mise en place »


Avocate, spécialiste de l’industrie des médias et des questions numériques, Sophie Goossens déploie son expertise européenne entre Londres, Bruxelles et Paris. Elle a largement accompagné la démarche lancée par la Commission européenne, qui lui a confié la co-animation des ateliers de consultation menés en 2015 et 2016. Le vendredi 14 octobre, elle sera sur le panel consacré aux ateliers "Data et Innovation", sur la scène de M@MA Invent.


- La réflexion de la Commission européenne pour envisager un programme de soutien au secteur de la musique repose sur une large consultation, engagée fin 2015, auprès de nombreux professionnels et experts de différents pays européens. Vous avez été particulièrement impliquée dans ces travaux…

J’ai été sollicitée à la suite de différentes interventions que j’avais pu réaliser lors d’événements auxquels participaient des acteurs de la Commission (mentorat pour les startups à Avignon, Reeperbahn festival à Hambourg,…). Au départ, il s’agissait juste de participer à la modération d’une première table ronde qui s’est tenue en décembre dernier. Mais, dès sa préparation, les besoins nécessaires à sa bonne organisation obligeaient à mettre sur pied les premières bases d’un projet bien plus prospectif.

- Pourquoi ?

C’était une première. Avant de réunir ces experts, il a fallu les solliciter, leur demander de nous envoyer au préalable une petite note d’intention donnant les points clés, leurs préoccupations sur les enjeux les plus criants pour eux à l’époque et, éventuellement, les mesures dont les impacts seraient les plus palpables. Tout ça, en leur enjoignant de dépasser les intérêts de leur propre entreprise ou institution. Beaucoup ont joué le jeu. Pas tous…

- Comment cela s’est-il passé ?

Au final, près d’une soixantaine de personnes d’une bonne dizaine de pays et de secteurs d’activités très divers se sont retrouvées pour une journée non stop à l’Ancienne Belgique (d’où le nom de code « AB Music). Le fait d’avoir choisi une salle de spectacles pour se réunir a largement participé à l’ambiance de la journée. C’était la première fois qu’autant d’acteurs différents étaient mis en situation d’échanger à l’invitation de la Commission dans un cadre comme celui-là !

- Cela a fonctionné ?

C’était un vrai challenge. Dès la préparation, le fait d’avoir choisi deux modérateurs d’horizons très différents — Fabien Miclet avec sa connaissance du live et des fonctionnements de l’institution européenne et moi avec mon positionnement sur le numérique, les startups… — a permis d’élargir les choses avec des approches complémentaires. Ce duo était une très bonne idée et a largement contribué à la genèse du projet. C’était indispensable pour organiser les idées et trier les sujets dominants.

D’autant que le calendrier a compliqué les choses ; comme nous étions le lendemain de l’annonce des propositions de la Commission concernant le cadre du droit d’auteur dans l’Union, beaucoup de participants voulaient absolument parler de cela alors que ce n’était pas le sujet. Nous avons dû batailler pour faire entendre à tout le monde qu’ils n’avaient pas été invités à participer à une table ronde sur le droit d’auteur, mais pour réfléchir à poser les premières pierres d’un programme de soutien du secteur.

Au-delà, il faut aussi comprendre que pratiquement personne ne connaissait le rôle du programme Creative Europe, ni son fonctionnement et encore moins ce que ce que recouvre le principe d’une « action préparatoire » [phase expérimentale préalable pour la mise en œuvre d’un plan]. Tout cela est très cadré, et il faut reconnaître que ce n’est pas forcément simple à appréhender. Mais nous avons pu engager cette pédagogie, et les discussions ont fini par générer un enthousiasme palpable à la fin de cette journée intense.

- Qu’est-ce qui en a été retiré ?

Énormément de matière que nous avons analysée et qui a amené la Commission à décider de retenir les quatre angles qui correspondaient le mieux aux ambitions propres à l’unité Europe Creative, à ses objectifs et à ses compétences. Ils ont ensuite fait l’objet d’ateliers thématiques dans les mois suivants pour lesquels Fabien et moi avons continué à être sollicités, en préparation et en suivi. Ensuite, nous avons aidé la Commission à produire un gros travail d’analyse et un document d’une cinquantaine de pages qui a été rendu disponible en ligne. Au-delà de ce compte-rendu, je pense que ce processus a contribué à convaincre de l’intérêt de s’intéresser aux outils européens. Une vraie dynamique s’est mise en place, et des deux côtés.

- C’est-à-dire ?

Je pense que tout le monde a pu constater que le concept d’UNE industrie de la musique n’existait pas. Cela vaut certainement pour l’audiovisuel qui peut fonctionner avec un sentiment de confraternité, y compris dans la tension, mais que la musique est un univers extrêmement parcellisé, composé de nombreux domaines qui s’ignorent et disposent de leurs propres représentations sectorielles, y compris au niveau européen. Ce processus a contribué à défragmenter les réflexions.


Magali Clapier
« Amorcer des bonnes pratiques dans le quotidien des acteurs »


Directrice du développement de Transparency Rights Management, Magali Clapier est une experte des métadonnées (voir notre focus d’avril). En mars dernier, elle a participé au premier atelier thématique du processus « AB Music », consacré aux datas dans la musique. Le vendredi 14 octobre, elle sera sur le panel qui y sera consacré à M@MA Invent.


- Les datas étaient un des quatre thèmes choisis pour ce programme d’ateliers européens. C’est dire l’importance du sujet. Quels sont les grands enjeux pour la musique sur cette question ?

L’atelier sur les data couvrait trois enjeux prioritaires. Le premier, d’ordre statistique, où la consolidation de données sur les ventes, les audiences ou l’écosystème, sont vitales pour exister en tant qu’économie. Le second, d’ordre commercial, sur les métadonnées d’identification, où les données et leur qualité permettent de trouver un titre en ligne et reverser les bons droits, donc cruciales pour assurer le chiffre d’affaires de l’industrie. Enfin d’ordre marketing, sur les données d’usage, permettant de connaître son public, ses consommateurs et comprendre leurs besoins.

- Ces enjeux sont-ils partagés au niveau européen ?

Lors de cet atelier, tout le monde a partagé la nécessité et la difficulté de consolider l’ensemble des données disponibles, sur tous les champs de l’industrie : production, édition, création, live… La statistique est un enjeu pour les organismes représentatifs, les métadonnées et les données d’usage sont un enjeu pour les entreprises du secteur. Au niveau européen, la mauvaise circulation et le manque de fiabilité de ces données rendent les entreprises très dépendantes des services en ligne, avec lesquels le rapport de force peut être déséquilibré.

Je crois que la Commission européenne cherche à comprendre comment orienter son soutien pour aider le tissu économique des entreprises de la musique — qui sont finalement les producteurs des données — à faire les bons investissements aux bons moments, pour rester dans la course internationale et se développer. Mais si les sujets sont partagés, concrètement les solutions sont moins évidentes. Le niveau de connaissance de l’état réel des métadonnées, par exemple, est très aléatoire… et confidentiel ! Ce qui complique les avancées.

D’ailleurs en France, le ministère travaille sur le sujet, en ayant lancé depuis un an un groupe de travail sur les métadonnées – à ma connaissance le seul à un niveau national en Europe. Il serait tout à fait logique et constructif de faire remonter au niveau de la Commission la compréhension approfondie de la situation et des besoins.

- Selon vous, quel rôle pourrait jouer la Commission européenne, notamment en terme de soutien via la DGEAC (direction Culture) ?

La Commission est justement un organe neutre. Étant donné la sensibilité autour de ces questions, c’est un gros avantage. Cela a déjà permis de mettre autour de la table des industries et des points de vue différents. Son autre atout, évident, est son périmètre européen et potentiellement sa proximité avec la règlementation. Il a toujours été clair que la règlementation était hors du périmètre de ces ateliers. Néanmoins celle-ci dicte déjà des règles avec lesquelles le soutien aux entreprises doit pouvoir être aligné, sur la transparence par exemple ou certains délais de paiement.

In fine, je crois qu’un soutien au niveau européen aura pour énorme atout de reconnaître les spécificités du secteur économique de la musique (ce serait une première pour l’Europe !), et que les dispositifs soutenant les projets liés aux données auront pour mérite d’amorcer des bonnes pratiques dans le quotidien des acteurs en utilisant le meilleur argument qui soit : le coup de pouce financier.


Propos recueillis par Gilles Castagnac