SYOS, la musique à géométrie variable

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Publié le vendredi 22 juillet 2016

Starting Blocks

#instrument #saxophone #3D #acoustique

C’est en commençant par les becs de saxophone que SYOS pour Shape your own sound se lance dans la personnalisation des instruments de musique. Géométrie, ergonomie, impression 3D sont les disciplines et techniques mobilisées pour rendre le rêve possible. Nous avons rencontré Pauline Eveno à l’origine de l’idée.

À mi-mois, on lève la tête du guidon et on s’intéresse à l’innovation. Starting Blocks c’est des entreprises, des activités innovantes, et celles et ceux qui les font ! Et tout ça, dans la musique !




SYOS, avec ses becs high tech sur mesure, trace un nouveau trait d’union entre la science et la fabrication d’instruments. Une relation qui semble logique, dans une perspective R&D, mais est finalement assez peu répandue. « Les innovations qui ont eu lieu depuis un siècle dans le domaine des instruments se sont surtout faites autour de la musique électronique. Avec SYOS, nous voulons remettre les instruments de musique acoustiques au goût du jour », explique Pauline Eveno, fondatrice de SYOS (Son blog Cleonide leur est d’ailleurs dédié). Alors que l’on pouvait penser l’instrumentarium acoustique définitivement figé depuis des lustres, la facture instrumentale opère aussi sa mutation, avec l’arrivée de nouvelles techniques qui suscitent de nouveaux usages. Après des années de recherches, la startup SYOS propose une nouvelle solution pour améliorer la pratique instrumentale. Et qui sait si ce n’est pas la création elle-même qui va bénéficier de cette révolution.

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Maxime Carron & Pauline Eveno, fondateurs de SYOS

La géométrie du son


Pauline a 12 ans de pratique de la flute traversière derrière elle, quand elle découvre l’acoustique. Passionnée de musique et de science, elle est pour ainsi dire tombée dans la marmite étant petite : cette Mancelle d’origine réalisait un projet TIPE pour son concours d’entrée en école d’ingénieur, encadré par Joël Gilbert, un professeur qui deviendra quelques années plus tard le directeur du Laboratoire d’Acoustique de l’Université du Maine. Cette expérience confirme son choix d’étudier l’acoustique. « Ça me permettait de faire de la science et de la musique, enfin des sciences appliquées à la musique ». De 2009 à 2012, elle effectue sa thèse à l’Ircam sur un projet de développement de plateforme pour aider les fabricants d’instruments de musique à prédire les caractéristiques de leurs instruments avant de les fabriquer. « Ce que l’on fait maintenant nous aussi. » Et c’est finalement lors d’un post-doctorat à l’Université McGill de Montréal que Pauline se spécialise sur les becs de saxophone. « L’idée est venue de mon projet, basé sur la simulation acoustique utilisée pour comprendre l’influence de la géométrie du bec sur le son. Pour comparer les résultats des recherches avec le ressenti des musiciens, on a imprimé des becs en 3D. Les musiciens étaient ravis et souhaitaient acheter les becs ». L’expérience est un succès, Pauline rentre en France et lance SYOS.


Personnaliser le son en imprimant des becs adaptés


Le sujet est complexe et l’amélioration des instruments à vent valait quelques années de recherche avant le développement. « Il faut bien faire la différence entre les instruments à vents et à cordes : l’air vibre à l’intérieur des instruments à vent c’est-à-dire qu’il va produire le son selon la géométrie de la colonne d’air dans l’instrument, ce n’est pas la vibration des parois de l’instrument qui produit le son. Pour les cordes, c’est l’instrument qui vibre avec sa caisse de résonance et transmet le son à l’extérieur ». Et Pauline d’affirmer que les cotes priment sur le choix des matériaux pour les vents. En se focalisant sur le bec, la chercheuse s’est créée une spécialité scientifique et technique. « Les scientifiques ont peu travaillé sur ce processus complexe et peu d’entre eux pensaient que j’obtiendrai des résultats. C’est un domaine que j’ai surtout exploré avec SYOS ». La technologie exploitée par la startup est donc unique : « j’ai déposé un modèle de bec 3D complètement paramétrable et je peux relier des termes de vocabulaires qui permettent de décrire le son recherché aux paramètres géométriques correspondants du bec qui permettra d’obtenir ce son. La recherche d’un son très "brillant" par exemple, nous amène à modifier plusieurs paramètres géométriques pour lui donner ce son. Ainsi, à partir d’un questionnaire avec différents termes et curseurs que le musicien va pouvoir moduler, on va pouvoir générer une géométrie adaptée à sa recherche ».

Pour la partie design, Pauline apprend à utiliser des logiciels de design (CAO) pour réaliser ses premiers prototypes. « J’ai visité tous les fablabs de Paris pour voir comment faire, tester de nombreuses machines, échanger avec beaucoup de personnes. J’ai finalement trouvé une machine qui me donnait de bons résultats alors je l’ai achetée ». Le produit fini est fiable et répond même aux normes en vigueur. Son processus de fabrication achevé, Pauline s’attèle alors à la mise en ligne d’une plateforme en français et en anglais pour la vente à distance.

Côté musiciens, SYOS propose de répondre à une douzaine de questions pour connaître leur pratique actuelle (niveau, instrument, becs, anche, etc.) et leurs souhaits de becs (ouverture, style de musique, timbre, etc.) auxquelles s’ajoute les coordonnées, indispensables pour effectuer des échanges. La startup personnalise son service en proposant au musicien jusqu’à 5 itérations forfaitaires dès 200 € pour fabriquer le bec de ses rêves. « C’est comme cela que l’on spécifie un bec personnalisé et adapté à chaque musicien, jusqu’au 100e de millimètre ».

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Thomas de Pourquery

Des becs fluo pour le succès des jazzmen


Pour se propager, le projet a besoin d’être testé par des musiciens et porté par des ambassadeurs. Le jazz est une musique davantage tournée vers l’improvisation et la recherche d’un son unique que le classique. C’est du moins ce que pense Pauline. À défaut de réseau d’intérêt, la fondatrice a de la ressource. Elle contacte via Facebook des musiciens connus en jazz. SYOS aurait pu proposer des becs noirs mais a choisi d’apporter un peu de couleur dans la musique et faire la différence d’un point de vue marketing. Thomas de Pourquery se fait ainsi remarquer pour son bec rouge au Paris Jazz Festival. Comme lui, de nombreux saxophonistes jazz rencontrés par Pauline n’étaient pas totalement satisfaits des becs qu’ils avaient. Le bouche à oreille et le réseau social se sont occupés de la viralité.

Autre ambassadeur de la marque, Sylvain Rifflet vient d’être récompensé par une Victoire du jazz pour son album « Mechanics » sorti en 2015 sur le label Jazz Village et enregistré avec le flûtiste Joce Mienniel (article sur CultureBox.

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Sylvain Rifflet

Un nouvel acteur de la facture instrumentale


Dès 2015, le projet entrepreneurial est en place. SYOS est accompagnée par Paris Pionnières, puis tente un retour au Mans avant de revenir sur Paris, incubée au 104 Factory. « Le 104 est un très bon écosystème pour travailler, avec un réseau très étendu ». Maxime Carron, qui vient de terminer sa thèse sur la perception auditive à l’Ircam, la rejoint dans l’aventure. Il travaille actuellement sur le questionnaire pour gagner en précision et rapidité et ainsi préparer l’automatisation du processus de traduction des attentes des musiciens à la géométrisation. « On est en train de mettre en place un algorithme à partir de mon modèle, que l’on espère finir à la fin de l’année ». S’y ajoute aussi un processus de machine learning permettant d’affiner le processus pour chaque nouveau client.

Lancée sur fonds propres, avec un soutien de BPI France, SYOS opère aujourd’hui à l’international. Son programme "ambassadeurs" est une réussite, ce qui l’encourage à développer des partenariats avec des écoles de musique pour initier un nouveau programme sur la pédagogie du son avec les professeurs. La startup progresse sur le développement de ses technologies et recherche actuellement des fonds. À cette fin, elle a récemment été sélectionnée parmi les 12 finalistes de la Creative Industries Pitch Sessions pour rencontrer des investisseurs. Avec la personnalisation, SYOS devient un nouvel acteur du marché de la facture instrumentale, qui ne s’arrêtera pas aux becs de saxophone.


Fabrice Jallet (sur Twitter avec un F)