Thomas Blondeau : "plus personne ne s’étonne de voir Kaaris interviewé sur France Inter ou Booba en couverture de GQ"

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Publié le mercredi 1er février 2017

Interview

Thomas BLONDEAU

Journaliste

« Le rap français est d’une richesse incroyable. Mais, les jeux économiques et médiatiques aidant, nous ne sommes pas à l’abri de voir revenir un nouveau conformisme »

Journaliste, Thomas Blondeau est une plume incontournable de la presse spécialisée française. Il a été rédacteur en chef adjoint de RER de 2001 à 2003 et rédacteur en chef de Radikal de 2002 à 2006. Il est aujourd’hui journaliste indépendant pour Écran Total, Les Inrocks, Le Monde, Libération, Le Monde diplomatique et Rue 89. Il est également l’auteur de trois ouvrages sur le hip-hop : Combat Rap 1, 30 ans de culture hip-hop et Combat Rap 2, 25 ans de rap français aux éditions Castor astral. Il a publié en 2016 Hip-Hop, une histoire française aux éditions Tana.


- Comment rencontrez-vous le hip-hop ?

Au collège, de manière totalement hasardeuse car je ne corresponds pas au profil type, si tant est qu’il en existe un. Disons que je ne viens pas d’une cité. Il y avait beaucoup de musique à la maison : classique, rock 70’s, chanson… mes parents étaient de grands mélomanes. Mais quand j’entends pour la première fois, à la fin des années 1980, Digital Underground, c’est une révélation. Pour la première fois, je découvre une musique qui me correspond, dont je comprends le sens. Je ne parlais pas anglais, mais la basse, le beat, l’énergie, tout me parlait. Et, qui plus est, c’était une musique que n’écoutaient pas mes parents. J’ai tout de suite été animé d’une grande curiosité : je ne comprenais pas comment était fait ce son nouveau, je ne savais pas ce qu’étaient des platines ni un sample. Je tombe alors pleinement dedans et je découvre un univers musical, puis une culture. Je découvre le deejaying, la danse, le graffiti…

- Vous entrez d’abord dans le hip-hop par le rap américain ?

Je commence par les Américains mais, très vite, je me rends compte qu’il y a en France, des gens qui font la même chose. Et ça me parle encore plus. Le rap est alors très politisé, et les textes rencontrent mes interrogations de l’époque. Je comprends alors très bien de quoi parlent Doudou Masta (Timide et sans complexe) ou Joey Starr. J’écoute alors de plus en plus rap, voire exclusivement du rap, mais je suis un peu seul dans ce cas. Cette musique n’existe pas médiatiquement. Mes parents trouvent que c’est une musique de sauvages, mes amis une musique de débiles.

- Comment en venez-vous à en faire votre métier ?

Quand je deviens journaliste, c’est tout naturellement que j’en viens à parler de rap. J’en écoute depuis longtemps, j’ai acquis une connaissance et une analyse du sujet. Je travaille donc très vite dans les magazines spécialisés. Je commence comme rédac’ chef adjoint puis rédac’ chef chez RER en 2001. J’y reste deux ans avant de rejoindre Radikal, dont je suis rédacteur en chef pendant quatre ans.

- À quoi ressemble la presse spécialisée à cette époque ?

Comme tout les amateurs de hip-hop de l’époque, je dois une partie de ma culture au magazine L’Affiche, dirigé par Olivier Cachin quand j’étais plus jeune. Mais quand je démarre ma carrière au début des années 2000, la presse spécialisée est déjà bien développée, avec 7 ou 8 titres dédiés. L’explosion commerciale du rap à la fin des années 1990 a ouvert un véritable marché pour la presse spécialisée. En plus de L’Affiche, il y a RER, Groove, Radikal, TrackList, puis rapidement une version française du magazine américian The Source… L’émulation est forte, il se passe plein de choses.

- Cette presse spécialisée se développe-t-elle aussi en raison des rapports compliqués entre le rap et les médias traditionnels ?

Alors que les premiers succès commerciaux arrivent dès la première moitié de années 1990 (MC Solaar, IAM, avec « Je danse le mia », NTM avec « La Fièvre »…), le rap demeure peu ou pas exposé dans les médias traditionnels. Il est, au mieux, une coquetterie de journalistes qui pensent être à la pointe avec ce qu’ils considèrent comme une mode passagère. Il y avait d’ailleurs dans le traitement de cette musique une forme de condescendance, quand ce n’était pas du mépris ou du dénigrement. On invitait des rappeurs à la télévision pour se moquer gentiment de ces banlieusards en déficit d’élocution qui ne disposaient pas des codes pour s’y exprimer. Cela a quand même donné lieu à de grands moments de télévision : IAM chez Christophe Dechavanne, Joey Starr face à Éric Raoult… C’était la confrontation de deux mondes incapables de se comprendre. C’est aussi ce qui va amener la presse spécialisée, et les rappeurs eux-mêmes, à en rajouter dans la défiance et la détestation des grands médias. Les morceaux sur le sujet, présents dès le départ, se multiplient d’ailleurs, au point de devenir un thème récurrent dans le rap français. C’est une réaction frontale au fait que les grands médias prenaient les rappeurs pour des cons.

- Est-ce aussi dû au fait que le rap était assimilé à une activité de « jeunes de cités » et pas à une expression artistique ?

L’ostracisme des médias procédait aussi de cette vision : des jeunes de banlieue ne pouvaient pas produire une expression artistique digne d’intérêt. Cela a duré très longtemps. Aujourd’hui, la vision médiatique du rap a tout de même beaucoup évolué.

- À partir de quel moment la vision médiatique du rap commence-t-elle à changer selon vous ?

Il y a eu plusieurs paliers. Le premier a été franchi par les rappeurs eux-mêmes. D’abord parce que les disques d’or se sont multipliés, attestant du succès grandissant de cette musique au cours de la décennie. Et quand les Victoires de la musique récompensent, dès 1992, puis deux fois en 1995, MC Solaar, le plus « acceptable » des rappeurs en terme d’image, mais aussi IAM cette même année, les grands médias sont obligés de s’y intéresser de plus près. Autre récompense marquante quant à la transformation du rap - traditionnellement influencé par les États-Unis - en quelque chose de profondément français à côté duquel on ne peut plus passer : celle de 113 en 2000 pour « Tonton du bled ». Médiatiquement, ces récompenses ont un impact : ce sont des signes forts de l’évolution de la perception du rap. Une partie des médias dominants a cependant continué, et continue toujours, à mépriser le rap et la culture hip-hop. Mais ils se sont alors rendu compte que cette musique n’était pas qu’un phénomène de mode, que son audience débordait largement les seules cités ou quartiers populaires, que ces artistes créaient de l’emploi, faisaient tourner une industrie. Fin 1990-début 2000, toutes les maisons de disques avaient leur rappeur disque d’or. Et, les années passant, le rap a fini par ne plus être une curiosité, mais un genre qui fait partie du paysage musical.

- Cette acceptation du rap est-elle aussi le fait d’un renouvellement générationnel dans les médias ?

À partir du milieu des années 2000, sont arrivées dans les médias, à des postes de décision, des personnes qui ont grandi avec le rap. Les journalistes, rédacteurs en chef ou responsables d’édition de Society, Libération ou, dans une moindre mesure Radio France, sont des quarantenaires pour qui le hip-hop n’est pas une culture ou une esthétique clivante. Et ce qui est tout aussi important, sinon plus, c’est qu’ils ont aussi une connaissance de ce rap avec lequel ils ont grandi et sont donc capables de le critiquer, dire d’un album mauvais qu’il est mauvais. C’est assez nouveau. Il n’y a pas si longtemps, quand un rappeur était reçu sur France Inter, on lui déroulait le tapis rouge. Après des années de dénigrement, il a existé une phase de bienveillance systématique - tous les rappeurs étaient les poètes de la cité - tandis qu’aujourd’hui, il existe de vrais critiques musicaux rap dans à peu près tous les journaux qui s’y intéressent.

- Aujourd’hui, le rap est-il devenu une musique comme les autres ?

Oui, dans le sens ou plus personne ne s’étonne de voir Kaaris interviewé sur France Inter ou Booba en couverture de GQ. Un chemin énorme a été parcouru depuis la fameuse chronique d’Olivier Assayas en 1992 dans Les Inrocks, disant que s’il achetait un album de rap, il aurait l’impression d’inoculer le virus du sida à tous ses disques. Aujourd’hui, ce magazine met Booba en couverture car ils ont des journalistes qui connaissent très bien le sujet. Et quand ils écrivent sur Seth Gueko, ce n’est pas pour se moquer de lui. Tout comme Le Monde peut faire un papier de fond sur Vald. Il y a 20 ans, IAM ou NTM devaient ramer pendant des mois pour être invités sur un plateau TV, sur lequel tous les journalistes se moquaient d’eux. Aujourd’hui, n’importe quel rappeur un peu connu passe chez Laurent Ruquier quand il sort un album, exactement comme Étienne Daho ou Julien Doré.

Après, et c’est aussi une marque de l’installation de cette musique dans le paysage, il y a des clivages générationnels au sein même du rap et de ses médias spécialisés. Certains de ces derniers traitent un artiste ultra-populaire comme Jul avec condescendance. Il y a des distinctions entre le bon « hip-hop » et le « mauvais » hip-hop, les artistes dignes d’intérêt et les vendus auxquels on reproche de « faire du fric » ou, pire, « de faire de la variété ». Les plus gros vendeurs comme Maître Gims ou Black M sont moqués par ceux qui se pensent tenants du « vrai rap ». Mais au fond, cela signifie que cet univers renferme les mêmes débats que n’importe quel autre, où l’on distingue entre la bonne et la mauvaise chanson, ou la variété respectable et la « merde » commerciale. Le rap est vraiment devenu une musique comme une autre ! (rires)

- Après l’explosion de la fin des années 1990, le rap semble s’essouffler un peu dans la décennie suivante. Pour quelles raisons ?

Un âge d’or est toujours suivi d’un déclin. La fin des années 1990 représente l’explosion créative et économique du rap et l’essoufflement est paradoxalement un des effets secondaires de ce succès : la machine commerciale s’était emballée, les labels avaient signé à tour de bras des rappeurs qui, attirés par les formules à succès de quelques-uns, se sont tous mis à faire peu ou prou la même chose, tournant un peu en rond. Je crois que le public s’est un peu lassé de ces formules bastonnées à outrance. La radio Skyrock, qui a joué un rôle essentiel dans la médiatisation du rap et dans son explosion commerciale a aussi été, paradoxalement, l’un des lieux autour desquels s’est cristallisé ce conformisme : tous les rappeurs qui voulaient y passer se sentaient obligés de faire la même chose. Le début des années 2000 était cette époque étrange où il n’y avait presque plus que des sous-Rohff ou des sous-Secteur Ä… Pendant ce temps-là, c’est dans l’underground que s’est réinventé le genre. Il s’est d’ailleurs passé la même chose aux États-Unis, avec quelques années d’avance : le mainstream, hyper excitant quelques années auparavant, est devenu pénible, tandis que l’underground inventait autre chose.

- Passons à un autre aspect : la diffusion. Pendant longtemps, faire des concerts était très compliqué pour les rappeurs. Est-ce toujours le cas ?

Le rap a traîné longtemps une très mauvaise réputation à cause des bagarres qu’ont pu entraîner certains rassemblements. Malgré les succès commerciaux des années 1990, les tourneurs et les salles étaient réticents à les programmer. Mais il y a aussi une autre raison, très peu évoquée : le rap a longtemps été une musique du disque, une musique de studio, de producteurs. Les rappeurs voulaient vendre des disques mais ils n’ont jamais travaillé sérieusement le live, à quelques exceptions près. Les concerts de rap de la fin des années 1990 et du début des années 2000 étaient pauvres visuellement, il n’y avait aucun jeu de scène, il ne se passait rien. D’où aussi l’apparition progressive de musiciens sur scène, ce qui au passage, plaisait beaucoup aux médias dominants (« Ah, enfin des rappeurs qui font de la « vraie » musique ! »), de featurings, de danseurs…. Les Américains ont beaucoup plus travaillé cet aspect, mais la pauvreté des performances live est une constante dans le rap français, depuis ses débuts.

- Avec la crise du support physique et la montée en puissance du live dans l’économie de la musique, les rappeurs ont quand même été obligés de s’y mettre non ?

Bien sûr. Les concerts de rap ont beaucoup évolué. Les nouvelles générations ont beaucoup plus intégré le live dans leur façon de travailler. Je me souviens d’un concert d’Orelsan à la Boule noire, avant qu’il ne soit connu. Il était pourtant, comme n’importe quel rappeur, tout seul sur scène avec son DJ et quelques copains mais avait proposé un show excellent. Il y avait un canapé, une télé et une PlayStation sur scène. Il parlait beaucoup, racontait sa vie. C’était presque un one-man show entrecoupé de musique. Cela ne lui avait rien coûté, mais il avait réfléchi et travaillé son live. Il présentait un spectacle. Ce n’est pas pour rien qu’il a explosé par la suite, et que ses concerts sont toujours pleins.

- Aujourd’hui, il y a un public, de nombreux projets artistiques de qualité. Et toujours pas d’événement phare, comme le Hellfest pour les musiques métal. Pour quelles raisons ?

Il y a quelques années, Skyrock organisait Urban Peace, une grande soirée qui réunissait les têtes d’affiche, anciennes et nouvelles. Les trois éditions ont bien fonctionné, je ne sais pas pourquoi ils n’ont pas continué. Il y a eu quelques problèmes, c’est vrai, avec le public, mais aussi avec les artistes eux-mêmes, qui ne sont pas toujours très délicats et n’ont pas forcément volé leur réputation (rires). Quoi qu’il en soit, il manque clairement un événement fédérateur mais pas vraiment pour les têtes d’affiche puisqu’elles sont programmées chaque année dans les grands festivals généralistes. Ce sont les seconds couteaux qui bénéficieraient le plus d’un tel événement, même s’ils arrivent tout de même à faire des tournées, comme la Scred Connexion ou Seth Gueko par exemple.

- Pour finir, le rap, c’était mieux avant ?

Le rap était mortel hier, il est mortel aujourd’hui et il n’y a aucune raison qu’il ne le soit pas demain. Aujourd’hui, c’est une musique riche d’une grande diversité. Il y a des chefs d’œuvre, de la merde, des têtes d’affiche, des projets confidentiels, qui viennent de partout en France… Avant les années 2000, sorti de Marseille, de l’Île-de-France et de la région lyonnaise, il n’y avait que peu de projets. Internet a clairement permis cette multiplication des projets venus de tout le territoire, et surtout leur diffusion nonobstant leur provenance géographique. De fait, il y a une fabuleuse diversité dans la production, dans les discours, dans les sujets abordés, et même dans le style vestimentaire. La diversité est aussi socioculturelle. Le rap n’est plus uniquement une musique de « jeunes de banlieue désargentés ». C’est le propre d’une esthétique installée : elle n’est pas uniforme, mais composée de tendances diverses. Désormais, le rap français est d’une richesse incroyable. Mais, les jeux économiques et médiatiques aidant, nous ne sommes pas à l’abri de voir revenir un nouveau conformisme.


Propos recueillis par Romain BIGAY

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