Weezic, à l’école de l’innovation

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Publié le jeudi 19 février 2015

Starting blocks

#partition #pratique musicale #e-learning #traitement du signal

Vous pensiez la partition obsolète et oubliée au XXe siècle, la revoilà en pointe technologique avec Weezic au XXIe. Son cofondateur Grégory Dell’Era nous raconte l’histoire de la startup qui a inventé La Partition Augmentée ® : partition digitale interactive pour les musiciens et véritable solution pour les éditeurs de partitions et les professeurs qui, à leur tour, vont pouvoir prendre un virage numérique.

À mi-mois, on lève la tête du guidon et on s’intéresse à l’innovation. Starting Blocks c’est des entreprises, des activités innovantes, et celles et ceux qui les font ! Et tout ça, dans la musique !



Site web - Répertoire Irma


La technologie au service des musiciens

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Grégory Dell’Era & Nicolas Arbogast

Au moment d’un « boom des pratiques musicales amateurs » constaté par les chercheurs, des entrepreneurs redoublent d’ingéniosité pour inventer de nouvelles façons de valoriser, de pratiquer et d’enseigner la musique. Et si la partition accompagnait encore la démocratisation de la pratique ?
Consultants à Paris en 2010, Grégory Dell’Era et Nicolas Arbogast décident de s’associer pour entreprendre. Tout deux musiciens, attirés par le web et la technologie, ils avaient remarqué que la pratique musicale était un champ encore peu investi par l’innovation. Pour Grégory, « les amateurs pratiquaient dans un environnement très limité, à l’heure du digital et avec très peu d’outils motivants et stimulants ». Il existe bien des initiatives comme l’IMSLP, Wima ou encore le projet Mutopia qui ont entrepris de numériser les partitions du domaine public et de les distribuer par milliers. On peut aussi se procurer des fichiers audio MIDI de plus ou moins bonne qualité pour améliorer l’expérience. Force est toutefois de constater que la pratique musicale, qui compte pourtant parmi les activités de loisirs les plus actives, reste encore fastidieuse et peut même tourner à l’épreuve de force pour certains. Alors, pour remédier à la solitude des musiciens s’exerçant seuls devant leur pupitre avec des partitions papier et le métronome comme seul accompagnement, les deux cofondateurs se fixent comme objectif d’acquérir des compétences autant d’un point de vue web que R&D : « à l’époque, nous ne savions pas coder un site Internet ni ce qu’était le traitement du signal. Nico s’est mis au code, sur la partie développement, enveloppe, site Internet et moi sur la partie musicale et techno, au sens algorithmique ». Weezic était né.

3 ans de R&D pour développer la Partition Augmentée ®

Les entrepreneurs quittent leur emploi puis commencent à développer l’outil chez eux, en DIY. Conscients que la solution passerait par un dialogue permanent entre la recherche d’un modèle et sa confrontation aux usages, ils ont opté pour une méthode qu’ils ne quitteront plus et qui consiste à mettre en ligne leurs idées pour recueillir les feedbacks des utilisateurs (et ainsi se remettre à l’ouvrage). Très vite, ils proposent une première plateforme pour les musiciens classiques qui diffusent des partitions gratuites issues du domaine public avec des pistes d’accompagnements virtuels de bonne qualité. « À l’époque, on avait un afficheur PDF qui affichait la partition statique à scroller et, à côté, on avait fait un petit player monopiste qui lisait les pistes minus one. Par exemple pour un quatuor, on créait tout sauf le violon 1, tout sauf le violon 2, etc. Et puis, on le créait à trois tempi différents pour que l’utilisateur puisse changer de l’un à l’autre. Mais c’était des MP3 « pré-processés », et à chaque fois que tu voulais changer une combinaison, tu retéléchargeais le MP3 qui lisait la partition ». Pour améliorer l’accès à l’audio, ils téléchargent des banques de samples et ils se plongent dans la production audio, en s’appuyant sur une « première brique techno », une « moulinette qui analysait le contenu de la partition (legatos, staccatos, etc.) et qui allait piocher automatiquement les bons samples pour avoir un rendu le plus réaliste possible. Alors, ça ne ressemblait pas vraiment à quelqu’un qui jouait pour de vrai, mais c’était beaucoup mieux que des accompagnements MIDI qu’on pouvait trouver ». S’ensuit au cours des trois années suivantes une série de projets de R&D et d’implémentations : mixage multipistes et modification du tempo au sein du navigateur web, évaluation de la performance en temps réel, suivi de la position du musicien sur la partition.
La création de startups et de technologie s’enrichit aussi des rencontres et des échanges entre porteurs de projets. Weezic s’est naturellement rapproché de l’Ircam, qu’il s’agisse de puiser dans son réseau d’anciens (pour deux de ses embauches), que d’entretenir des rapports plus informels avec certains (devenus entrepreneurs comme les cofondateurs de Niland que nous vous avons présenté le mois dernier).

Après 3 ans de R&D, Weezic est parvenu à inventer un « nouveau standard de partition numérique » pour lequel l’entreprise a déjà déposé deux brevets et la marque Partition Augmentée ®. Avec un processus de transformation optimisé qui est un « véritable asset » pour la startup, Weezic numérise les partitions, les enrichit pour créer de l’interactivité, de la modularité et de la pédagogie. Les musiciens peuvent faire leurs gammes de manière ludique, ou jouer avec un orchestre d’accompagnement virtuel. Pas besoin d’abonnement pour commencer l’expérience. Les utilisateurs peuvent acheter des partitions à la demande (de 2 à 30 € l’unité selon les tarifs des éditeurs) dans un catalogue de plus de 1 200 partitions. En temps réel, les algorithmes de traitement du son se chargent alors d’ajuster le tempo ou la tonalité de manière indépendante (algorithme time stretching) tandis que d’autres analysent le son de l’instrument et de la voix (algorithme de machine listening et de reconnaissance polyphonique), notamment pour détecter les erreurs de jeu et les signaler en coloriant les notes. Enfin, Weezic suit la leçon : la partition « tourne » les pages ou défile toute seule. C’est ainsi que la partition interagit avec le musicien.

« Entre 2011 et fin 2014, ça a été une montée en compétences progressive, d’abord pour nous les cofondateurs avec nos premiers débuts d’algorithmes et ensuite avec l’équipe qui a pris le relais sur les sujets pointus ». L’équipe s’est étoffée avec l’arrivée rapide d’un troisième associé, Gabriel Boneu sur la partie marketing, puis de Vincent Hellot et Simon Fréour qui se chargent respectivement de l’architecture informatique et du front-end de la partition. Sur la partie scientifique, Weezic s’appuie sur Karim Barkati récemment recruté. Peuvent encore se greffer des stagiaires qui interviennent sur des besoins spécifiques. Par ailleurs, la production est totalement externalisée chez Weezic : « on a des personnes qui gravent les partitions, certaines qui enregistrent la musique en studio et d’autres qui font l’intégration du tout ».

Un partenaire stratégique pour le digital

Pendant sa maturation technologique, Weezic utilisait principalement des partitions du domaine public. Vers 2012, leur outil est suffisamment performant, ils peuvent enfin répondre aux demandes des utilisateurs pour des partitions privées et partir à la rencontre des éditeurs de partitions spécialisées. « On ne s’est jamais positionné comme un simple distributeur de partitions numériques, comme Amazon et d’autres vendeurs. Weezic s’est toujours positionné comme un partenaire stratégique avec les éditeurs que ce soit sur leur positionnement digital sur le marché, ou dans l’accompagnement de leurs réflexions. Et inversement, eux nous ont beaucoup accompagnés dans la maturation de notre position sur le marché ». En quelques années, la startup a réussi à rassurer les éditeurs sur les risques du piratage et de dévalorisation des contenus tout en vantant les mérites d’un enrichissement propriétaire qui revalorise leurs catalogues en rendant le même piratage ridicule. Gagnant du MidemLab en 2014 dans la catégorie Direct to consumer sales & content monetization, Weezic fait aussi partie des plateformes de l’Offre Légale promues par la Hadopi.

Par ailleurs, l’équipe s’est également retrouvée confrontée à un challenge d’ordre éditorial : « comme ces éditeurs travaillent avec des partitions pédagogiques, ils font un gros travail de mise en forme : ils vont mettre de belles illustrations, des images très BD, très cartoon pour motiver les plus jeunes, indiquer comment mettre le doigté, etc. La plupart des solutions du marché nécessitent un réaffichage de la musique qui détruit toute cette valeur : toute la gravure musicale, toute la belle mise en page des notes, toutes les illustrations tombent et c’est un point bloquant pour les éditeurs ». Soucieux de cela, tout le processus de production a été pensé et automatisé pour conserver ces marques. Finalement, ce qui a été un obstacle est devenu un facteur de différenciation puisque Weezic assure être aujourd’hui capable de traiter n’importe quel type de PDF et a gagné le cœur des éditeurs comme les Éditions Gérard Billaudot en France, les Éditions Faber en Grande-Bretagne ou encore les Éditions Schott en Allemagne.
Pour la suite, « l’ambition est d’avoir le même type d’ancrage aux US. Il y a 2-3 gros acteurs là-bas avec lesquels on a beaucoup discuté et on est relativement confiants et enthousiastes sur les collaborations qu’on pourrait avoir avec eux à très court terme ». Lors du dernier NAMM Show à Los Angeles, l’association des professeurs de musique a décerné son prix du « Best Teaching Tool for Intermediate Students » à la Weezic Augmented Sheet Music ® lors du Best Tools for Schools Award 2015. Bien parti.

Augmenter la pratique musicale

Bon élève, Weezic a été soutenu par l’écosystème francilien de l’innovation depuis ses débuts. La startup a bénéficié de l’accompagnement des incubateurs d’entreprises Agoranov et le Labo de l’Édition. Elle a reçu plusieurs financements d’amorçage (Paris Innovation Amorçage, Aide à la Maturation des Projets Innovants du Centre francilien de l’innovation, PPA de BPI France) et soutenant la R&D (concours du ministère de la Recherche). Leur démarche entrepreneuriale et technologique a été récompensée à de multiples reprises, tant dans le secteur de l’innovation (Palmes du e-commerce, Tremplin Essec Sénat, Grand Prix de l’innovation de Paris) que de la musique (MaMa, MidemLab, NAAM Show). Peu avant de remporter son Midem Lab en 2014, Weezic bouclait un tour de table à 750 000 € auprès d’investisseurs pour enclencher sa phase de déploiement commercial.
Augmenter les partitions est une chose, augmenter la pratique musicale en est une autre que Weezic a investie désormais. Aujourd’hui la plateforme a été testée par plus de 100 000 inscrits et attire de plus en plus de fidèles qui utilisent le catalogue de Partitions Augmentées. Les cofondateurs ont préféré capitaliser une technologie « léchée » pour pouvoir marketer plus aisément par la ensuite. La Partition Augmentée ® est déjà disponible sur Internet, sur iPad et s’appuie sur des « partenariats structurants » comme le projet avec Orange depuis 2012. Elle a aussi séduit des écoles et des collèges (Orchestre à l’école, projet Collège Yvelines et l’UCEM 78) ainsi que des organismes de formation musicale qui ont franchi le cap dans l’usage d’accompagnement virtuel (CMD Épinay-sur-Seine, le conservatoire du Grand Angoulême, CMAD Maurepas).
« Les contenus sont une composante du service mais le cœur reste la technologie ». Alors, comme à son habitude, la startup va miser sur la technologie pour augmenter les usages. « Nous positionnons désormais Weezic comme une plateforme de pratique musicale sur laquelle on peut trouver du contenu qualitatif. Les partitions d’éditeurs aujourd’hui proposées à l’achat unitaire, vont bientôt être rejointes par des partitions communautaires de professeurs et de compositeurs, et pourquoi pas avec la mise en place d’un modèle d’abonnement ». En effet, Weezic nous annonçait la sortie prochaine d’une nouvelle version de la plateforme, cette fois munie d’un moteur d’affichage de la musique à partir de fichiers de Guitar Pro, MIDI, MusicXML : « avec ce moteur, un professeur ou un élève pourra uploader son fichier et avoir directement une Partition Augmentée ® avec l’évaluation, avec le score following, avec un accompagnement MIDI ». On a hâte de voir…


Présentation de la Partition Augmentée® de Weezic

Weezic - Partition Augmentée® from Weezic on Vimeo.


Fabrice Jallet